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Le cinéma dans la tourmente de Mai-68

En mai 2018, il a beaucoup été question du cinquantenaire des événements de « Mai-68 ». Mouvement négatif pour certains, mais positif pour une grande majorité, consciente des avancées qui en ont découlé dans beaucoup de domaines de la société.

Bien qu’antérieure à mai 68, « L’affaire de La Religieuse » reflète l’état de la société sous le régime gaulliste mis en place en 1958 dans le contexte de la guerre d’Algérie : pouvoir vieillissant, société figée, conditions de travail et de salaire dégradées. Le contexte international a largement contribué à l’émergence de soulèvements et mouvements divers (comme d’ailleurs les « nouvelles vagues » cinématographiques) dans différents pays. Tout ceci explique l’ampleur du mouvement en France.

Début 1968, c’est « l’affaire Henri Langlois » qui soulève les passions et en mai 68, le Festival de Cannes est emporté dans la tourmente.

 L’affaire de La Religieuse

Après plusieurs projets de scénario d’adaptation du roman de Diderot, le producteur Georges de Beauregard annonce, en septembre 1965, le début du tournage par Jacques Rivette. A cette annonce, les milieux radicaux catholiques entrent en campagne contre ce projet avec de nombreuses interventions et pétitions auprès des hommes politiques ; campagne qui va se poursuivre jusqu’à la sortie du film deux ans plus tard.

Le tournage du film se termine en décembre 1965 et la commission de contrôle, par deux fois, les 22 et 29 mars 1966 autorise la sortie du film sous réserve d’une interdiction pour les moins de 18 ans. Fureur d’Yvon Bourges, ministre de l’information, qui interdit le film le 31 mars 1965.

Indignation unanime et large mobilisation de la presse autour de cet événement. Le 6 avril, Jean Luc Godard adresse à André Malraux un courrier virulent critiquant sa passivité dans cette affaire (courrier publié dans le numéro 177 des Cahiers du Cinéma). Les cinéastes de La Nouvelle Vague, majoritairement peu engagés dans les mouvements sociaux, prennent sans doute conscience des risques qui pèsent sur la création artistique et la liberté d’expression.

Dans ce contexte, le producteur présente quand même le film à la commission de sélection des films destinés aux festivals internationaux y compris celui de Cannes. Le gouvernement, qui ne peut s’y opposer, informe la presse que ce film ne fait pas partie de la sélection officielle. Il sera projeté à Cannes, sur invitation, sans soulever de passion.

Cette situation perdure jusqu’en mars 1967 où le tribunal administratif annule l’interdiction de mars 1965 pour vice de forme. Le 30 mai, le film passe à nouveau devant la commission de contrôle avec avis favorable. Malgré un recours contre l’annulation précédente, le nouveau ministre de l’information Georges Gorse donne le visa d’exploitation le 7 juillet. Le 26 juillet, le film sort dans les salles parisiennes puis en province. La forte affluence qui s’explique par la publicité ayant entouré cette affaire se traduit par un succès financier pour le producteur avec près de 3 millions d’entrées en France. Pas de réaction négative du public et les critiques cinématographiques seront partagées.

Ce n’est que huit ans plus tard, en 1975, que le Conseil d’Etat statuera définitivement sur le recours contre l’annulation de l’interdiction initiale en considérant que « le principe de la liberté d’expression prévaut sur l’atteinte aux sentiments et aux consciences, même s’il affecte une très large partie de la population. »

 L’affaire Henri Langlois

Le 9 février 1968, Henri Langlois est remplacé à la tête de la Cinémathèque qu’il a créée 30 ans auparavant. Après « l’affaire de La Religieuse », c’est la mobilisation générale au sein de la cinéphilie, avec de nombreux soutiens venant de l’étranger.

A l’origine de cette mesure, le différent, qui remonte à 1967, entre André Malraux et Henri Langlois, concerne le stockage et la conservation des archives du cinéma. La Cinémathèque, association loi 1901, est indépendante des pouvoirs publics et perçoit des subventions pour assurer cette conservation. Le ministre de la culture qui critique la gestion d’Henri Langlois (dans une conférence de presse le 16/02/1968) souhaiterait confier la conservation des films au CNC.

Pierre Barbin (qui fut responsable des festivals de Tours et d’Annecy), nouveau président proposé pour remplacer Henri Langlois, a été élu par 16 voix contre 8. Malgré les opérations de communication des pouvoirs publics pour justifier cette nomination, rien ne fait reculer les défenseurs d’Henri Langlois.

En mars 1968, le gouvernement propose la création d’un lieu dédié à la conservation des films, le Service des Archives du film, se substituant aux sites utilisés par la Cinémathèque.

Des pétitions, campagnes de presse et manifestations imposent une nouvelle assemblée générale de la Cinémathèque. Le 22 avril lors de cette assemblée générale, Henri Langlois est réintégré à son poste.

Début mai, les échauffourées commencent au Quartier latin …

 Le festival de Cannes 1968 et ses suites

Si le cinéma reflète l’état des sociétés, les mutations en cours et les évolutions à venir, les festivals en constituent une synthèse. Le 10 mai 1968, jour de l’ouverture du festival, c’est également la nuit des barricades dans le Quartier latin et l’intervention brutales des forces de police. Le 13 mai, c’est la grève générale et le 14, le début des occupations d’usines et d’entreprises.

Comment, dans ce contexte, poursuivre le festival ? Une minorité résolue réclame son arrêt ; des membres du jury démissionnent (Louis Malle, Roman Polanski), d’autres retirent leurs films ou s’opposent à leur projection. Robert Favre Le Bret, délégué général, décide d’arrêter.

Ces événements vont contribuer à accélérer l’évolution du festival. Il est critiqué pour ses pesanteurs, ses dispositifs contraignants et l’absence de maîtrise des choix. Beaucoup de tendances, de cinématographies, de pays, sont ainsi négligés, malgré la création en 1962, par l’association de la Critique de cinéma, de « La Semaine de la Critique » présentant chaque année huit premiers ou seconds films.

C’est ainsi, que la Société des Réalisateurs de films, née des événements de 1968, décide en 1969 de créer pendant le festival « La Quinzaine des Réalisateurs », véritable « mini-festival » libre de ses choix. Le Festival de Cannes s’en accommode et profite de sa présence pour une plus grande maîtrise de son contenu.

Paul Neilz

Cinefil N° 56 - Mai/Juin 2018

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