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Pour quelques dollars de plus - Le prototype des westerns italiens ?

Pour quelques dollars de plus (1965) est le second western de Sergio Leone et fait immédiatement suite à Pour une poignée de dollars (1964). Il constituera avec Le bon la brute et le truand (1967) ce que les historiens du cinéma ont appelé la trilogie du dollar : avec une mise initiale très limitée (un budget inférieur à 80 000 dollars pour le premier film ; l’on comprend ici tous les sens possibles de son titre), ces trois films ont connu un succès croissant et ont fini par rapporter plusieurs millions de dollars.

Ce changement d’échelle est aussi un changement d’échelle géographique, le succès essentiellement en Italie de Pour une poignée de dollars deviendra un succès international pour Le bon la brute et le truand, imposant définitivement Sergio Leone comme le maître du genre, supplantant la tentative bien éphémère des westerns ouest allemands, et lançant la carrière de Clint Eastwood aux Etats-Unis d’abord comme acteur et producteur (Malpaso Company fondé en 1967) puis très vite comme réalisateur (Un frisson dans la nuit (Play Misty for Me) 1971). Si Pour une poignée de dollars fut mal accueilli en France par la critique et passa, tout au plus, comme une curiosité auprès du public, Il était une fois dans l’ouest, sorti dans l’été 1969 (quatrième western de Sergio Leone), fut attendu et rencontra un vrai succès public familial regroupant grands-parents et petits enfants.

Pour quelques dollars de plus constitue donc un modèle du genre qui annonce la structure des autres westerns de Sergio Leone et de nombreux autres westerns dits « spaghetti » que nous nommerons ici « italiens » pour éviter cette formulation quelque peu péjorative. Il sera également particulièrement intéressant de se pencher sur le traitement de l’espace dans ce film tourné à Alméria en Andalousie. Nous montrerons que l’analogie avec les grands espaces de l’Ouest américain et les paysages méditerranéens est en fait assez limitée notamment au niveau de l’habitat. Enfin plus fondamentalement, toute œuvre parle consciemment ou inconsciemment de son temps et le propre de l’artiste est de transcender le réel pour en saisir les grandes tendances, les grandes évolutions. Pour une poignée de dollars, comme plus généralement les westerns italiens, doit donc aussi être interrogé pour ce qu’il nous annonce moins de la société des Etats-Unis que de la société italienne.

Une œuvre aboutie qui annonce la structure des westerns de Sergio Leone.

Si Pour une poignée de dollars était un coup d’essai et un brouillon, d’ailleurs signé du pseudonyme de Bob Robertson, Pour quelques dollars de plus apparaît plus abouti et pose déjà les bases de ce que seront par la suite les autres westerns de Sergio Leone. L’importance des très gros plans sur les mines bien souvent patibulaires des protagonistes constitue, du point de vue du cadrage, un élément important du film, élément récurrent que l’on retrouvera dans les autres westerns de Leone comme Le bon la brute et le truand, Il était une fois dans l’Ouest, ou il était une fois la révolution. Il s’agit d’ailleurs là d’une sorte de signature du western spaghetti par opposition aux westerns américains et notamment à ceux de John Ford où dominent les plans larges, mettant en valeur les paysages, comme dans La Prisonnière du désert par exemple, et où les gros plans sont plus rares et jamais centrés sur les visages mais davantage sur des objets. Dès les premières secondes du film (qui commencent cependant par un plan large : un cavalier avançant sur une plaine), un autre élément plonge tout de suite le spectateur dans l’ambiance de ce que sera le film : la musique d’Ennio Morricone. Elle éclate comme éclate le premier coup de fusil alors que le générique s’affiche en même temps. Musique moderne, au premier abord étrange, mêlant trompette, guitare, guimbarde, rumeurs de divers sons et cris amplifiés et reproduits, mais aussi parfois violons, elle ne cessera plus d’accompagner les autres westerns de Leone à tel point que l’on associe encore aujourd’hui les westerns de Sergio Leone à la musique d’Ennio Morricone, même si ce dernier signa aussi de nombreuses autres musiques de films comme ceux de Bertolucci, Bellocchio, Pontecorvo, Henri Verneuil, Roland Joffé, etc.

L’utilisation de flash-back (rare dans le western classique) apparaît pour la première fois ici dans Pour quelques dollars de plus (scène du viol et du suicide de la sœur du colonel Mortimer), l’on n’en comprend pas d’ailleurs tout de suite la signification et ce n’est qu’à la fin du film que le puzzle se reconstitue. Il en sera exactement de même dans Il était une fois dans l’ouest où l’on ne comprend qu’à la toute fin les ressorts psychologiques de la vengeance de l’homme à l’harmonica (Charles Bronson) envers Frank (Henry Fonda).

D’un point de vue plus scénaristique, deux éléments semblent revenir : une violence crue (souvent teintée de sadisme) et une forme d’humour parodique. On peut d’ailleurs souligner que si dans les premiers westerns italiens la violence crue l’emporte sur la parodie et l’humour à la fin du genre, dans une veine sans doute déclinante et de moins bon goût (la série des Trinita d’Enzo Barboni, ou Un génie deux associés, une cloche de Damiano Damiani), la parodie l’emportera. Alors que dans les westerns classiques les fusillades opposent des protagonistes souvent relativement espacés, c’est au contraire le plus souvent à bout portant ou fort rapprochées que les exécutions sont filmées dans les westerns italiens. Les corps sont meurtris (le premier bandit tué par le colonel Mortimer finit une balle dans le front, ce qu’aucun western américain n’aurait osé montrer et cadrer) et tombent avec fracas … avec parfois quelques soubresauts avant de définitivement retomber. Le western italien semble se construire autour d’une véritable mise en scène de la violence ; il s’agit sans doute là de sa caractéristique première. L’humour n’est cependant jamais loin : la scène où le manchot arrive à l’hôtel en chassant l’occupant de la chambre qu’il convoite, et où l’hôtelier de petite taille ne peut empêcher son épouse d’être attirée par notre héros « parce qu’il est grand » renvoie plus à une scène de comédie qu’à une scène de western (scène là aussi impossible dans un western classique). Les employés des télégraphes sont souvent systématiquement caricaturés et moqués et finissent bâillonnés dans les placards (Il était une fois dans l’ouest). Cet humour décalé, tournant en dérision les petits, appartient bien à la tradition de la commedia dell’Arte, mais sera aussi constitutif de la marque de fabrique des westerns italiens.

Le traitement de l’espace dans le western italien.

Le traitement de l’espace est effectivement particulièrement intéressant à étudier dans la mesure où l’on sait que l’essentiel des westerns italiens ont été tournés non pas dans l’Ouest des Etats-Unis mais aux alentours d’Almeria dans la Sierra Nevada au sein de l’Andalousie espagnole. Si en apparence les paysages désertiques peuvent faire illusion, ils ne sont pourtant pas du tout de la même nature. Une grande partie du Sud-Ouest des Etats-Unis est constitué du plateau du Colorado, les reliefs sont globalement tabulaires et entrecoupés de butte-témoins ou entaillés de canyons et constitués de schistes ou de grès de couleur ocre. La Sierra Nevada espagnole est une formation de l’ère tertiaire au relief vigoureux constitué de calcaires et d’argiles où domine au sein de ses paysages arides une luminosité plus blanche qu’ocre. Seule l’aridité semble être le point commun de ces paysages. Il en va de même de l’habitat qui diffère encore davantage. A bien regarder, on reconnaît dans Pour quelques dollars de plus des villages typiquement méditerranéens du sud de l’Espagne de la région des Alpujarras ou des montagnes portugaises de la province du Tras os montes et du haut Douro : un habitat modeste constitué de murs blanchis à la chaux pour assurer une meilleure réverbération et lutter contre la chaleur, des toits terrasses plats ( la scène de l’attaque de la prison pour délivrer l’Indio Gian Maria Volonte), des ruelles étroites au sol parfois défoncé par la violence des rares précipitations. Ce type d’habitat n’a donc rien à voir avec un habitat plus dispersé en fonction de l’établissement progressif des pionniers et constitué d’autres matériaux comme le bois et les moellons de pierre de grès de l’Ouest des Etats-Unis. De même, le foirail de ces villages méditerranéens où se stockaient les maigres récoltes est bien souvent circulaire à l’inverse de la conception des espaces agricoles et urbains de l’Ouest des Etats-Unis organisés selon la conception géométrique et rectangulaire des townships. C’est justement dans ce type d’espace circulaire qu’a lieu le duel final dans Pour quelques dollars de plus, dispositif que l’on retrouvera dans Le bon la brute et le truand avec dans les deux cas un pseudo affrontement à trois et non plus un simple duel. Ainsi l’espace physique circulaire du foirail de ces villages méditerranéens constitue donc également l’espace cinématographique c’est-à-dire celui de la mise en scène. Il revêt alors une autre dimension, celle du théâtre antique où la vérité des protagonistes doit éclater, où le bon doit triompher du méchant. Il s’agit sans doute ici d’un point commun entre ces deux genres de westerns : le vertueux triomphant du méchant. Mais là encore certains westerns italiens s’en distinguent : Le grand silence de Sergio Corbucci (1968) en constitue un parfait contre-exemple.

Ainsi, bien que de nombreux éléments en différent, la province d’Almeria deviendra le lieu de tournage des scènes d’extérieurs de la plupart des westerns italiens, les studios de Cinecittà, construits sous Mussolini, continuant de servir pour les scènes d’intérieurs. Là encore pourtant quelques films échapperont à cette règle comme Il était une fois dans l’OuestSergio Leone revient sur le lieu mythique des westerns fordiens à Monument Valley, ou comme les paysages des montagnes enneigées du Grand silence de Sergio Corbucci filmés près de Cortina d’Ampezzo dans les Dolomites. Mais s’il a été possible aux cinéastes italiens de tourner en Andalousie dans les années 60 et d’y trouver un espace encore relativement « sauvage » au sein d’une Espagne qui commençait à s’ouvrir au tourisme, le serait-ce encore aujourd’hui ? Sur beaucoup de lieux de tournage les routes ont été asphaltées, des parkings sont apparus. De fait, autour d’Almeria les lieux de tournage des westerns italiens sont devenus des parcs d’attraction avec Oasys MiniHollywood et Fort Bravo Texas Hollywood. Selon l’Organisation Mondiale du Tourisme, l’Espagne est d’ailleurs devenue en 2017 le deuxième pays le plus visité au monde devant les Etats-Unis et derrière la France.

Un western italien qui traite moins de la mythologie de l’Ouest américain qu’il n’annonce les années de plomb en Italie.

La spécificité du western italien réside dans le fait que la confrontation à la sauvagerie n’est plus la sauvagerie de l’espace (the wild west), ou celle des Indiens, mais peut-être davantage celle des hommes : le personnage de l’Indio (Gian Maria Volonte) présenté comme un « fou » et un drogué l’incarne à lui tout seul. L’on sent ici qu’avec ces éléments le western italien introduit une nouvelle dimension : la lutte n’est plus une lutte pour l’espace et son utilisation, mais un combat à mort personnel mu par la vengeance (le colonel Mortimer ou l’homme à l’harmonica dans Il était une fois dans l’Ouest) ou l’appât du gain (Le manchot ou Juan dans Il était une fois la révolution). De fait, s’opère ici un basculement fondamental par rapport aux westerns classiques, le terrain n’est plus celui de la morale et encore moins de la morale collective des pionniers ; le western italien annonce l’entrée dans le monde de l’individualisme ou règne les intérêts personnels et où la méfiance règne y compris au sein de ceux qui sont censés être dans le même camp (Mortimer et le manchot) ; l’on observera également sur ce même registre que l’Indio cherchera à doubler une partie de sa propre bande. Le western italien porte donc en lui quelque chose de plus désespéré que le western américain, et le rapport à la religion suffit d’ailleurs à le mettre en lumière : si dans le western classique la Bible ou les pasteurs sont des repères moraux, il n’en n’est rien dans Pour quelques dollars de plus où la religion est moquée et n’échappe pas à la subversion des valeurs propres aux westerns italiens. La scène de la parabole dans l’église où l’Indio explique comment s’accaparer le coffre de la banque d’El Paso et où ses acolytes ont alors en l’écoutant une sorte de révélation porte une charge ironique d’une rare intensité. On observera enfin la déliquescence des autorités : le shérif incapable d’arrêter les malfrats et à qui le manchot arrachera son étoile, les forces de l’ordre manipulées par les bandits. Enfin, ce monde de violence comme nous l’avons souligné plus haut est un monde de violence sadique : l’assassinat au complet (femme et nourrisson) de la famille de celui qui avait « donné » l’Indio est une scène terrible que l’on ne retrouverait pas dans un western américain classique. Si ce dernier traite finalement d’un monde qui se construit et se nourrit des mythes de l’Ouest américain (comme avec L’ homme qui tua Liberty Valence de John Ford 1962 où apparait d’ailleurs déjà dans un rôle secondaire Lee Van Cleef), le western italien traite d’un monde qui se délite où règne individualisme, déliquescence de l’Etat et de l’Eglise et violence gratuite et aveugle : le portrait à venir de l’Italie des années 70 ou 80 , celle des années de plomb où quelques intellectuels d’extrême gauche appliquant à la lettre leur mot d’ordre « Le vote ne paie pas, prenons le fusil » passeront à l’acte terroriste et formeront en 1972 les Brigades rouges. Ces dernières n’hésiteront pas à blesser aux jambes ou à tuer en signe d'avertissement des dizaines de magistrats, des hommes politiques, des journalistes, des industriels, voire à enlever et assassiner en 1981 Roberto Peci, frère du repenti Patrizio Peci, un peu à l’image de l’Indio décimant la famille de celui qui l’avait donné. L’incipit du film ne laisse d’ailleurs guère place aux doutes quant aux intentions du portrait assez désespéré que Sergio Leone veut dresser de cet Ouest des chasseurs de prime « Là où la vie n’avait aucune valeur, la mort parfois avait son prix ».

Si le western italien porte en germe une forme de nihilisme, il portera aussi une dimension révolutionnaire à commencer par la figure de ses propres acteurs italiens : Gian Maria Volonte avait déjà tourné pour les frères Taviani dans Un homme à brûler (1963) et pour Gianfransco De Boscio dans Le terroriste (1964), il ne cessera d’incarner dans la suite de sa carrière des rôles politiques que ce soit dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon de Petri (1970) , Les hommes contre de F Rosi (1971), ou L’Affaire Mattei du même Rosi (1972). Mais de façon plus explicite encore Leone ouvre son film Il était une fois la révolution (titre original : A fistful of dynamite ou Duck, You Sucker) (1971) avec un incipit emprunté à Mao : « La révolution n’est ni un dîner de gala, ni une œuvre littéraire, ni un dessin ou une broderie, on ne la fait pas avec élégance et courtoisie ; la révolution est un acte de violence. » La première scène, celle de la diligence attaquée par les hommes de Juan Miranda (Rod Steiger), est à elle seule une formidable dénonciation des inégalités sociales au Mexique et plus généralement en Amérique Latine.

Pour quelques dollars de plus préfigure ce que sera le western italien : l’ultra violence, la parodie, l’individualisme, une forme de nihilisme. Au total, entre 1964 et 1975, plus de 500 westerns italiens furent tournés, pour l’essentiel en Andalousie et à Cinecittà, par de très nombreux réalisateurs dont Sergio Leone, Sergio Corbucci, Sergio Sollima, Antonio Margheriti, Gioli Petroni, Duccio Tessasri, Enzo Barboni, Damiano Damiani, Tonio Valerii … Ils prirent le relai d’un western américain déclinant qui avait connu son âge d’or dans les décennies précédentes des années 1940 – 1950 jusqu’au début des années 60. A partir de la fin des années 1960, il y avait davantage de westerns produits en Italie qu’aux Etats-Unis. L’on peut d’ailleurs s’interroger sur l’influence de cette production sur les westerns américains de cette époque : la violence d’un film comme La horde sauvage de Peckinpah (1969) et notamment celle de la scène finale n’est-elle pas un écho à la violence des westerns italiens ?

Pour quelques dollars de plus de Sergio Leone, comme toute œuvre de création, peut donc se lire à plusieurs niveaux et le genre des westerns italiens n’est donc pas un genre mineur où on l’a pourtant longtemps relégué. Dans sa vision d’un Ouest américain subverti par la violence, il traite moins des Etats-Unis en train de se faire que de l’Italie confrontée à la crise de la modernité et à l’essoufflement de son miracle économique et qui n’allait pas tarder à rentrer, dès décembre 1969 avec l’attentat contre la banque nationale de l’Agriculture de Milan Piazza Fontana, dans la longue décennie des années de plomb.

Eudes Girard

Cinefil N° 56 - Mai/Juin 2018

 

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