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Une expérience de cinéma

Les soviets plus l’électricité de Nicolas Rey (2001)

La vision des Soviets plus l’électricité (formule célèbre de Lénine en 1919) peut-être déconcertante à plus d’un titre pour des spectateurs non-cinéphiles (nombreux écrans noirs, grain d’image inhabituel du fait de l’utilisation d’une petite caméra super-huit, son enregistré in situ avec un dictaphone mais pas toujours très audible si l’on ne tend pas l’oreille notamment sur la première bobine). Elle n’en reste pas moins une expérience cinématographique à vivre et c’est tout à l’honneur de la cinémathèque de Tours que d’avoir pu nous la faire vivre lundi 25 mars dernier.

Comme l’a souligné le réalisateur Nicolas Rey, présent lors de cette soirée, il faut se laisser porter par l’œuvre et savoir y entrer corps (l’expérience est longue : près de 3 heures) et âme (ne pas y chercher une information sur la Russie comme dans un documentaire classique, mais y suivre une aventure vécue). C’est sans doute vrai de toute œuvre mais plus encore d’une telle œuvre dont le caractère expérimental interpelle tout cinéphile. Le grain et le rendu flou des premières images (celles de la circulation parisienne aux abords de la gare de l’Est un jour de début août 1999) fait penser aux toutes premières photographies de l’Histoire, notamment celle de Niepce lorsqu’avec 8 heures de pose il finit par prendre le cliché d’une vue des toits de sa propriété dans le village de Saint-Loup-de-Varennes en Bourgogne lors de l’été 1826. Il y a, sans doute, dans le cinéma expérimental et notamment dans le travail de Nicolas Rey, comme un retour et un hommage aux origines du cinéma et de la photographie…

L’irrésolution du rendu des images de Nicolas Rey contient encore quelque chose de l’ordre des premières images du cinéma : hésitantes, mystérieuses, furtives, elles témoignent d’une réalité d’un moment et d’un lieu captée à jamais sur un bout de pellicule. L’étrangeté plastique des images lorsqu’elles apparaissent à l’écran, qu’il faut accepter en tant que telle ou… partir (ce qu’ont fait certains spectateurs), nous replonge ainsi dans la fascination qu’ont pu éprouver les contemporains de la première projection des frères Lumière le 28 décembre 1895 dans le salon indien du grand café boulevard des Capucines à Paris. Elles posent la question de la saisie de la réalité (toujours partielle) et de son rendu (toujours imparfait) et donc, in fine, des limites du cinéma documentaire pour rendre-compte du monde.

Mais par-delà la forme l’un des propos du film les Soviets plus l’électricité est d’interroger la distinction entre tourisme et voyage. Le voyage dans un monde où le tourisme de masse s’est imposé (1.3 milliard d’arrivées touristiques aux frontières) et où l’espace touristique est conçu et organisé pour répondre à des flux croissants (+3 à 4% par an selon les prévisions de l’Organisation Mondiale du Tourisme jusqu’en 2030) est-il encore possible ? En réalisant son "ciné-voyage" sous-titre de l’œuvre qui prend ici toute son importance, Nicolas Rey y répond, pour le coup résolument, par l’affirmative. Le périple qu’il entreprend de Paris à Magadan en Sibérie sur la mer d’Okhotsk, à l’aube du XXI siècle (août-septembre 1999), cette traversée de l’Eurasie, tient effectivement davantage du voyage que du tourisme par de multiples aspects.

Le rapport au temps, prévu prévisible attendu dans le cadre des déplacements touristiques, semble ici beaucoup plus lâche et incertain surtout d’ailleurs vers la fin du périple. En quittant Paris et en traversant l’Allemagne la régularité des horaires du train conditionne encore ce rapport au temps mais par la suite l’incertitude des moyens de transport fait voler en éclat tout timing : l’on rentre véritablement ici dans l’univers du voyage. Le voyage n’obéit ainsi à aucun plan, aucune programmation, il laisse place au contraire à l’impromptu : c’est ce que tente Nicolas Rey lorsqu’il demande aux autorités ukrainiennes s’il peut accéder à Pripyat, ville fantôme depuis la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986, et que moyennant finances elles lui répondent favorablement… Ce n’est pas un des moindres apports du film que de souligner à quel point, 10 ans après la chute du mur de Berlin et 8 ans après la fin de l’URSS (décembre 1991), la logique capitaliste et néolibérale de la marchandisation avait déjà tout envahi et subverti. Ainsi, encore à Kiev et alors qu’il vient d’acheter de la pellicule pour sa caméra super-huit Nicolas Rey annonce qu’il vient de se « faire avoir comme un touriste ». L’expression est intéressante et renvoie à l’image du touriste comme "idiot du voyage" celui qui se laisse facilement berner, définissant en même temps le tourisme comme une manne financière à exploiter dont ne se privent effectivement pas tous "les professionnels" institutionnalisés du tourisme (les agences de voyage, les structures d’hébergement et de restauration) ou les autres (petits commerces, vendeurs ambulants, autorités locales ouvertes à la corruption…). A la différence du touriste armé de guides du même nom et plein d’images en tête déjà vus sur internet le voyageur possède peut-être déjà une certaine culture apte à le tirer d’un mauvais pas… Arrivé à Magadan et arrêté par "la milice" pour son apparence de vagabond étranger… plus que de touriste… Nicolas Rey est emmené sur le littoral au bord de la baie de Nogaisk où les miliciens commencent une mise en scène un peu étrange et angoissante. Il ne peut cependant s’empêcher de reconnaître et de nommer la baie de Nogaisk alors qu’il est censé n’avoir jamais mis les pieds sur place… Devant les miliciens surpris et suspicieux il évoque la chanson de Vladimir Vyssotski « Magadan » témoignant ainsi d’une culture qui lui sert de passeport intime puisque les miliciens adoucis relâchent la pression. La chanson Magadan (1972) (Je suis parti à Magadan en russe) revient d’ailleurs dans le film comme une introduction à chaque partie de son voyage. De fait évoquer la figure de Vladimir Vyssotski (1938-1980) acteur mais surtout chanteur rock russe c’est évoquer un mythe en Russie. Brimé et censuré par le régime soviétique Vyssotski, dont les textes et chansons passaient clandestinement au sein de la population (les "magnetizdat"), jouissait (des centaines de milliers de personnes à son enterrement en juillet 1980 ce qui constitua la première manifestation de masse en URSS) et jouit encore effectivement d’une popularité très importante qui assure, à qui sait l’évoquer, une certaine bienveillance de la part de ses interlocuteurs.

Le voyage c’est aussi accepter la possibilité de ne pas savoir ou pouvoir atteindre son but, c’est avouer sa fragilité devant l’immensité de l’espace et les conditions bioclimatiques ; le voyage tient encore, pour une légère part, de l’exploration, de l’aventure et de la géographie du risque, alors que le touriste ne compte que sur la géographie des transports. La fin du périple de Nicolas Rey entre Iakoutsk et Magadan sur une route défoncée par le gel et où le véhicule qui l’emmène s’embourbe, alors que les provisions (qui continuent de venir de Moscou bien que nous soyons beaucoup plus proche du Pacifique (du Japon et de la Chine), viennent à manquer témoignent ici des conditions extrêmes de l’aventure et du voyage.

Mais l’expérience du ciné-voyage de Nicolas Rey s’inscrit également dans une triple dimension temporelle qui la rend sans doute unique et non reproductible. La première est d’abord liée à l’âge et à l’histoire personnelle de Nicolas Rey lui-même. Né en 1968 il appartient à la génération des post-soixante-huitards mais se qualifie par un joli jeu de mots de « super-huitard, voire (de) super-huitard attardé » en référence à l’utilisation d’une caméra super-huit comme seul outil pour filmer. Si parcourir les pays lointains en auto-stop et sac au dos a pu être la marque de toute une partie de la jeunesse des années 60/70, le faire à la fin des années 90 était déjà une aventure plus singulière. A l’heure d’un tourisme de plus en plus institué et organisé une telle démarche n’a malgré tout peut-être pas totalement disparu mais semble moins courante. La deuxième dimension temporelle tient à l’Histoire politique des pays qu’il traverse, c’est à dire au temps du post-communisme et de l’effondrement de tous les symboles du communisme. Le commentaire évoque tout d’abord la facile traversée des frontières de l’ex Allemagne de l’Est (réintégrée à l’Allemagne en décembre 1990) et l’arrivée en Pologne : l’Europe de 1999 n’est plus l’Europe de la guerre froide mais contient en germe l’extension future de l’Union Européenne. La reconstruction de l’église du Christ-Sauveur à Moscou, détruite en 1931 et à l’emplacement de laquelle devait s’élever le palais des soviets finalement jamais réalisé, sur laquelle s’attarde longuement le montage interroge, non sans ironie, l’identité même du pays longtemps symbole de laïcité et du refus des religions vues, selon le marxisme, comme symboles des superstitions populaires. Les icônes d’hier chantres du communisme et des héros communistes laissent place à de nouvelles icônes ; le nationalisme de Poutine (alors déjà au pouvoir comme premier ministre il y a 20 ans !) se substituant au communisme. C’est par la bande sonore qui nous fait entendre, chuchotée par une voie féminine, des extraits des œuvres de Lénine de l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) et du Gauchisme, maladie infantile du communisme (1920) que Nicolas Rey nous rappelle la splendeur idéologique passée et disparue de l’URSS. Enfin la troisième dimension temporelle, sans doute plus anecdotique, est celle du temps astronomique marquée par l’éclipse de soleil du 11 août 1999 qui apparaît dans le film lorsque le réalisateur filme, lorsqu’il traverse la Pologne me semble-t-il (?), des centaines de personnes regardant, lunettes noires pour ne pas être éblouis, l’astre solaire se voiler la face…

Comme il l’a lui-même indiqué les Soviets plus l’électricité n’est en rien un documentaire sur l’ex URSS. Incontestablement c’est cette interrogation sur la distinction entre voyage et tourisme qui m’a intéressé tout au long du film, de même que le rendu, très particulier, des images aux couleurs passées (comme le communisme) qui m’ont fait penser à d’autres images des débuts de l’Histoire de la photographie ou du cinéma. Le cinéma expérimental fait partie de l’histoire du cinéma et mérite à ce titre toute sa place dans les cinémathèques : celle de Tours montre ainsi qu’elle n’a rien à envier à celle de Paris.

Bibliographie :

- L’électricité, moins les soviets - Christa Blümlinger, 2003, https://www.pointligneplan.com.

- Catalogue du site Light Cone, distribution, diffusion et sauvegarde du cinéma expérimental. Les Soviets plus l’électricité de Rey, 2001 / Super 8mm / couleur / sonore.

- Rouge, art et utopie au pays des soviets, à propos de l’exposition éponyme au Grand Palais du 20 mars au 1 juillet 2019, Beaux Arts éditions, 2019.

Eudes Girard

Cinefil N° 57 - Mai 2019

 

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