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Un aperçu (bien subjectif) du festival La Rochelle Cinéma

C’est toujours un grand plaisir que de pouvoir assister au festival de La Rochelle, lieu privilégié de rencontre et d’échanges avec des habitué-es, des étudiant-es en cinéma provenant d’horizons divers (La Sorbonne, les CPGE littéraires à option cinéma), des Tourangeaux et Tourangelles (Tours est à un peu plus de deux heures de La Rochelle…), des cinéphiles de tous horizons et de tous âges. A cet éclectisme du public correspond celui de la programmation qui a toujours été la marque de fabrique du festival de La Rochelle… et plus particulièrement cette année.

Quel festival de cinéma peut en effet nous donner de revoir La Folie des grandeurs (1971) de Gérard Oury et de découvrir la cinéaste « soviétique » Kira Mouratova (en réalité née, en 1934, en Bessarabie, ancienne province roumaine rattachée à l’URSS en 1940, aujourd’hui la Moldavie, et décédée en 2018 en Ukraine) ; de nous faire voyager - et c’est aussi l’une des fonctions du cinéma qui propose par essence une ouverture sur le monde - de la Palestine avec Intervention Divine (2002) et les autres films d’Elia Suleiman, à l’Islande, pays à l’honneur cette année avec un panel de films de cinéastes contemporains (Runar Runarsson, Dagur Kari, Hlynur Palmason, parmi d’autres) ; de rendre hommage au cinéma d’animation français avec Jean-François Laguionie et d’organiser une rétrospective (partielle) de l’œuvre d’Arthur Penn ( 1922-2010) ?

Face à une telle diversité, l’organisation du programme de la journée du festivalier se fait en partie au dernier moment : si certains films sont clairement ciblés, d’autres choix peuvent être la conséquence d’échanges fructueux avec des festivaliers de rencontre. Si l’on ne m’avait pas recommandé chaudement à deux reprises Les Longs adieux (1971) de Kira Mouratova, serais-je allé le voir ? Si l’on ne m’avait pas présenté Jean-François Laguionie comme « le plus grand réalisateur français de film d’animation » aurais-je eu la curiosité de voir l’un de ses films ? Mais, si le festival de La Rochelle, c’est une programmation riche et audacieuse, un public et une ambiance (dans l’une des plus belles villes de France avec ses rues à arcade), des choix de programme opérés par les spectateurs (après moult réflexions), ce sont aussi des films à découvrir ou à redécouvrir et, plus que tout, des émotions...

Ainsi, ce festival 2019 a été pour moi l’occasion de voir (dans le désordre) : deux films d’Arthur Penn , deux autres de Kira Mouratova (une découverte pour moi), un film d’animation de Jean-François Laguionie, un Fritz Lang réalisé lors de son (bref) exil français, un film de Victor Sjöström dans sa période hollywoodienne, une très sympathique curiosité italienne mettant en scène Paris, un Godard époque militante (fortement) anticapitaliste, et d’assister (presque comme chaque année) au programme « Retour de Flamme » concocté par le très sympathique Serge Bromberg.

Au sein de la rétrospective consacrée à Arthur Penn, Mickey One (1965) et Georgia (1981) sont deux films forts différents. L’aspect quasiment expérimental de Mickey one qui nous conte la fuite éperdue d’un comique de stand-up, se sentant ou se croyant menacé par la mafia, peut être déroutant. Le film, en adoptant un récit volontairement non linéaire, marque une rupture narrative avec le cinéma hollywoodien classique et annonce ainsi ce que l’on appellera le Nouvel Hollywood ; les réactions du personnage principal, sans cesse sur le qui-vive et tentant d’échapper à une menace qu’il ne sait pas lui-même identifier, témoignent de la montée d’une certaine paranoïa qui semble envahir les Etats-Unis après l’assassinat de Kennedy. A la fin du film Mickey One (Warren Beatty que l’on retrouvera dans Bonnie et Clyde du même Arthur Penn) semble accepter son sort en remontant sur scène et tombe de nouveau sous la coupe de la mafia, mais l’on ne saura jamais vraiment qui se tient derrière la lampe du projecteur qui l’éblouit… comme on ne saura jamais vraiment qui se cache derrière l’assassinat de Kennedy. Georgia (Four Friends ou Georgia’s friends) nous replonge également, à travers le destin de quatre ami(e)s, dans les années 60 qui marquèrent profondément Arthur Penn. Commencé avec l’espoir que représentait l’élection de Kennedy en 1960 (Arthur Penn avait été conseiller technique du candidat démocrate lors du premier débat télévisé de l’Histoire entre Nixon et Kennedy), cette décennie fut vécue par bon nombres d’Américains de cette génération comme celle des illusions perdues, à l’image de ce que vivent les quatre protagonistes. Le film croise effectivement leur histoire, au moment où ils entrent dans l’âge adulte, et la grande Histoire des Etats-Unis à la même époque (l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam, la lutte contre la ségrégation raciale dans le sud du pays, la réussite de la mission Apollo et la marche de l’homme sur la Lune en juillet 69). Les errances, les déconvenues, les moments ratés, et la confrontation à la violence auxquels sont confrontés Georgia et ses amis, permettent à Arthur Penn de dépeindre une Amérique en souffrance qui ne trouve plus ses marques et tente de rompre avec les repères anciens (la sidérurgie comme seul destin, la famille et ses mensonges). Dernier grand film d’Arthur Penn, selon Phillipe Rouyer qui nous l’a présenté dans la Grande Salle de la Coursive, Georgia se présente aussi comme un film testament dans lequel se retrouvent tous les thèmes des précédentes réalisations et notamment la construction identitaire de l’individu dans un monde où les repères anciens volent en éclat et où il faut s’en inventer de nouveaux.

On peut dire beaucoup de chose du cinéma de Kira Mouratova (1934-2018), qu’il est bavard, décousu, déprimant … mais inintéressant (comme je l’ai aussi entendu dans certaines files d’attente devant les cinémas) certainement pas. Les Longs adieux (1971), présentant les relations d’une mère et de son fils, est un film d’une grande sensibilité qui capte ces moments particuliers où, derrière certaines de nos actions, se cachent parfois un désarroi profond et difficile à exprimer. Longtemps interdit en Occident, les films de Kira Mouratova, certainement très éloignés du réalisme socialiste, nous dressent le portrait d’une Union Soviétique en crise de valeurs, où le sens de l’Humanité semble s’être retiré de la société… Derrière ce cinéma en apparence déstructuré, c’est aussi la profonde déliquescence de la société soviétique qui apparaît, déliquescence que la Pérestroïka de Gorbatchev dans la deuxième moitié des années 80 n’arrivera pas à enrayer (il était déjà trop tard) et qui ne pourra aboutir qu’à la fin du régime. Le Syndrome asthénique (1989), dans sa seconde partie, à travers le personnage de ce professeur qui semble atteint de narcolepsie, m’a fait penser au personnage littéraire d’Oblomov, mis en scène dans le roman éponyme de Gontcharov. La scène du chenil, très éprouvante pour les spectateurs sensibles à la cause des animaux, nous interpelle fortement : le sort tragique des animaux est aussi le symptôme de la déshumanisation de nos sociétés. Incontestablement, la programmation des films de Mouratova aura été, pour moi comme pour d’autres, l’occasion d’une rencontre marquante avec une œuvre puissante : c’est aussi cela l’éclectisme du festival de La Rochelle.

Dans un autre genre, infiniment plus joyeux, la vision de Paris est toujours Paris (1951) de Luciano Emmer (1918-2009) fut également une découverte. Réalisateur un peu méconnu et oublié aujourd’hui, Luciano Emmer est néanmoins considéré comme l’inventeur de la publicité télévisée en Italie. Cette comédie, qui suit un groupe de touristes italiens dans la capitale française, nous (re)plonge dans le Paris des années 1950 avec ses cabarets plus ou moins mal famés (l’on pense parfois aux scènes de cabaret de Toucher pas au grisbi (1954) de Becker). Emmer et son scénariste, Sergio Amidéi (dont on connaît l’importance en Italie et que l’on retrouvera, par exemple, sur La Nuit de Varennes d’Ettore Scola en 1981), jouent avec les clichés éternels associés à Paris, ville du romantisme et d’un certain libertinage… Un film absolument réjouissant qui nous fait passer un moment savoureux.

Il faut replacer Deux ou trois choses que je sais d’elle de Jean-Luc Godard dans le contexte de la fin des années 60 pour en apprécier la teneur politique qui donne au film le ton du brûlot. Interrogation sur la ville moderne, représentée ici par la région parisienne en extension, en tant que projection spatiale de la société capitaliste, la banlieue est décrite comme un espace d’aliénation profonde de l’individu où celui-ci est réduit à n’être qu’un client au sein d’une société de consommation également en plein essor. On pense immanquablement à l’essai politique d’Henri Lefebvre, écrit la même année, Le Droit à la Ville. L’angle d’analyse est ici plus sociologique et plus dramatique encore et nous dépeint « les étoiles filantes » des années 60/70, ces prostituées occasionnelles amenées à la prostitution par la cherté des loyers et le piège des crédits à la consommation. Par-delà la phraséologie marxiste, qui peut sembler passéiste, certaines analyses raisonnent encore de nos jours : lorsque Jean-Luc Godard, dans son commentaire, souligne ainsi que nous sommes rentrés dans un monde où les images l’emportent sur le langage et que nous vivons dans une gigantesque bande-dessiné, ces propos, à l’heure d’Instagram et d’Internet, prennent une dimension prophétique. De même certaines formules, associant le paysage à un visage, ne manquent pas d’intérêt et peuvent être sources de réflexion et d’exégèse. Un film riche qu’il faut, encore une fois, replacer dans son contexte et qui témoigne d’un moment de la pensée marxiste qui n’a cependant pu qu’interpréter le monde à défaut de pouvoir le changer car, au final, c’est bien la ville capitaliste et la société de consommation qui ont triomphé.

Liliom de Fritz Lang (1934) et Le Vent de Victor Sjöström (1928) sont ce que l’on pourrait appeler des classiques de l’histoire du cinéma. Film de commande, réalisé lors de son court passage en France, après sa fuite de l’Allemagne nazie et avant son installation aux Etats-Unis, Liliom oscille entre le réalisme social et poétique de sa première partie, traduisant assez bien le monde des champs de foire, et le fantastique de sa deuxième partie, aujourd’hui assez naïve aussi bien dans sa forme et ses trucages que dans son discours sur les femmes battues. Nous sommes loin de la force prophétique de Métropolis (1926) sur la ville moderne du XXeme siècle, et pas encore dans la série des grands films de la période américaine, tels que Furie (1936) ou Les Contrebandiers de Moonflet (1954). Le Vent de Sjöström démontre déjà la maîtrise de toutes les techniques du cinéma : la surimpression des images de ce cheval galopant dans le ciel comme métaphore de la tempête de vent et de sable offre un grand moment de cinéma. De même l’allégorie du vent, perçu comme force d’un désir dans le même temps attirant et effrayant, peut ouvrir une porte d’entrée psychanalytique assez intéressante du film.

L’île de Black Mor de Jean-François Laguionie (2004) n’est sans doute pas la meilleure entrée pour rendre compte de l’art de ce grand cinéaste d’animation et illustrer sa sensibilité. D’autres œuvres plus récentes comme Louise en hiver (2016) ou le Tableau (2011) auraient sans doute produit une meilleure impression que ce récit de pirates certes visuellement assez réussi et initiatique (où l’aventure et la vie l’emporteront sur la recherche de la fortune) mais, au final, assez classique et peut-être davantage tourné vers le monde des adolescents que vers celui des adultes.

Enfin, la désormais traditionnelle séance « Retour de flamme » (organisée depuis 25 ans !) était, comme d’habitude, présentée par Serge Bromberg, fondateur de la société Lobster, spécialisée dans la restauration des films anciens et dénicheur de films rares. Immanquablement, Serge Bromberg y incendie une pellicule ancienne pour en démontrer le caractère particulièrement inflammable (cf. le drame de l’incendie du bazar de la Charité en 1897) par opposition aux pellicules plus récentes davantage ignifugées. Cette année, c’est la vision de l’un des tous premiers Lubitsch Lorsque j’étais mort (1916) ainsi que des premiers films à l’humour souvent grivois ou des premiers films publicitaires anciens (pour les grains de Vals qui existent toujours !) qui réjouirent le public de la grande salle de la Coursive. Cette séance rappelle toujours fort à propos que la mémoire et l’Histoire du cinéma n’existeraient pas sans l’effort de conservation des films anciens. Le service des archives du film, situé dans le fort de Bois d’Arcy en Région Parisienne, dont on fête en cette année 2019 le cinquantième anniversaire, joue ainsi un rôle crucial dans l’indispensable entretien de cette mémoire.

Eudes Girard

Cinéfil n°58 - Septembre 2019

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