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La Juste route

Pour faire écho aux séances de la Cinémathèque consacrées, en février, au cinéma hongrois, présentation de La Juste route de Ferenc Török, dont le sujet est aussi fort que la mise en scène brillante. Peu distribué lors de sa sortie en 2017, le film est disponible en DVD.

Nous sommes en août 1945. Alors qu’un village hongrois s’apprête à célébrer le mariage du fils du secrétaire de mairie, arrive en gare un train qu’on dirait de marchandises tant l’impressionnante locomotive fumante et le bruit de ferraille assourdissant envahissent l’écran.

Deux juifs orthodoxes, tout de noir vêtus, un père et son fils, en descendent ayant pour tout bagage deux malles en bois qu’ils vont faire charger, par deux paysans magyars (père et fils eux aussi), sur une charrette tirée par un cheval.

Aussitôt, le chef de gare part à vélo vers le village, portant une rumeur qui va se répandre telle une traînée de poudre, bouleversant les habitants. « Ils sont revenus » ″Ils″, ce sont des déportés et s'ils reviennent c'est pour réclamer leurs biens dont ils ont été spoliés par les villageois et d’autres viendront après eux.

Peur panique et culpabilité s’emparent des villageois qui ne pensent plus qu’à préserver leurs biens (ceux dont ils se sont emparés) et à se défendre, le cas échéant, d’une éventuelle revendication.

L’agitation s’intensifie, les langues se délient, de sombres secrets nous sont dévoilés au fur et à mesure de la stratégie mise en œuvre par les habitants pour se protéger d'un règlement de comptes qui semble imminent. Pendant ce temps, les deux hommes ont commencé leur marche silencieuse derrière la charrette, le long de la route à travers champs sous un soleil accablant.

Le film est construit sur l’opposition entre l’attitude des villageois et celle des deux Juifs qui cheminent imperturbablement, la caméra passant d’un plan à un autre.

D'un côté, l'agitation fébrile, les cris, les disputes, de l'autre, la marche silencieuse que rythme le pas du cheval.

L'intensité dramatique ressentie tout au long du film est de plus en plus palpable.

Le travail sur l'image en noir et blanc et la lumière est remarquable.

Les gros plans sur les visages captant les regards, beaucoup plus éloquents que n'importe quel dialogue, accentuent cette opposition.

Regards durs, hostiles dans lesquels se lisent la peur, la cupidité et la cruauté qui font craindre à tout moment un passage à l'acte. Regards profonds empreints de douleur et de dignité des deux étrangers.

Lorsqu'ils arrivent au cœur du village, l'anxiété est à son comble, les villageois se figent. « Que cherchent-ils ? » « Que vont-ils faire ? »

On épie derrière les fenêtres, tous les regards convergent vers les deux hommes. Le mouvement s'arrête, moment suspendu dans un silence oppressant. Mais, stupéfaction, après s'être abreuvés à la fontaine, ils reprennent leur marche silencieuse vers le cimetière.

Toujours en alerte et suspicieux, les villageois les suivent et assistent dans une totale incompréhension à un enterrement. « Qui enterrez-vous ? » demande le secrétaire de mairie. « Ce qu'il reste de nos morts » répond le vieil homme.

Alors, des malles, le père et le fils sortent des souliers, des jouets d'enfants, des livres, des menoras qu'ils entourent de taliths et rendent à la terre. Ils se lavent les mains, disent le kaddish, déchirent le col de leurs manteaux, jettent des pierres sur la tombe et, dans un silence de mort, repartent à pied vers la gare.

Le ciel s'est chargé de nuages, l'orage menace et la pluie s'abat au moment où ils atteignent la gare.

Tout est accompli. Ils ne sauront jamais rien du séisme qui a secoué le village, rien des bouleversements et des drames suscités par leur passage. Ils ne sauront pas non plus que ces bouleversements ont permis au jeune fiancé de s'affranchir d'un lourd passé familial. Lui aussi prend le train, fuyant son village et un destin qu'on lui avait tracé.

Le film s'achève sur l'image du train s'éloignant sous un panache de fumée noire qui envahit le ciel évoquant ainsi une des plus sombres pages de notre histoire.

Je terminerai avec ce bel éloge de Jérôme Garcin (animateur du Masque et la Plume et écrivain) : « On sort de ce film, bouleversé et même commotionné. Cela tient à la beauté cruelle de l'image, à l'impressionnante interprétation des rescapés que fige la douleur et à la représentation moderne d'une tragédie antique ou les vivants rampent tandis que les survivants s'élèvent. »

Voyez ce film !

Menora : chandelier à 7 branches ;  Talith : châle de prière

Jacqueline Mahler

Cinéfil n°61 – Mars 2020

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