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Picasso et Fellini : une collaboration rêvée

Si Federico Fellini n’a jamais rencontré son aîné de quarante ans Pablo Picasso, il l’a parfois croisé dans ses rêves qu’il avait pris l’habitude de dessiner. Comme le montre l’exposition de la Cinémathèque française Quand Fellini rêvait de Picasso, l’influence du peintre espagnol sur l’œuvre du cinéaste italien semble s’imposer tant dans les thématiques abordées que dans leurs représentations.

En 1932, le psychiatre suisse Carl Gustav Jung écrit un essai sur Picasso analysant les effets de la psychologie du maître espagnol sur sa créativité artistique. Trente ans après, Fellini, en plein doute sur son propre parcours professionnel malgré le succès de La Dolce Vita, découvre le texte de Jung qui lui redonne confiance et comprend que ses angoisses et interrogations du moment vont lui permettre de mettre au jour une nouvelle œuvre. Ce sera . Dans le même temps, le réalisateur sicilien Vittorio de Seta, ami de Fellini et intéressé par la psychanalyse, lui présente un célèbre analyste, Ernst Bernhard, adepte de Jung, qui va proposer à Fellini de retranscrire ses rêves en dessins.

Le "gros bouquin"

Fameux insomniaque, Fellini était aussi et fort heureusement un rêveur de qualité. Il croyait à l’onirisme et pouvait renoncer à un projet artistique à la suite d’un mauvais songe qu’il estimait prémonitoire. Durant presque trente ans, le Maestro va dessiner ses rêves (en couleurs) dans des carnets, son "gros bouquin". Rêve ou réalité quelle différence pour un créateur ? Picasso y apparaîtra à quelques reprises. L’ouvrage édité en mars 2019 à l’occasion de l’exposition Quand Fellini rêvait de Picasso proposée par la Cinémathèque française d’avril à juillet 2019, nous fait découvrir cette influence picassienne dans l’univers onirique du réalisateur italien. Les deux artistes ne se sont semble-t-il jamais rencontrés, malgré certaines circonstances a priori favorables à un contact et des relations communes qui auraient pu les présenter l’un à l’autre, tels Cocteau, Simenon ou Balthus. Fellini et Picasso n’ont fait que se croiser à Cannes en 1957 et en 1961. En 1957, Jean Cocteau étant président d’honneur du festival, le jury de Cannes décernait à Giulietta Massina le prix d’interprétation féminine pour Les nuits de Cabiria. L’année précédente Le Mystère Picasso d’Henri-Georges Clouzot y avait remporté le prix spécial du jury. En 1961 les paparazzis, inventés l’année précédente dans La Dolce Vita (palme d’or d’un festival de Cannes présidé par Simenon) sont présents au Palais du festival, en chair et en os. Ils vont y mitrailler Mitterrand, Malraux, Gabin, Arletty, Fellini et sa Juliette en gants blancs, Picasso en melon et papillon noirs.

Un encouragement à la création

Rencontre ou pas, inventée ou pas, les deux hommes n’apparaitront jamais ensemble sur l’une ou l’autre de ces multiples photographies. Fellini n’aurait vu surgir Picasso en rêve qu’à trois reprises, épisodes correspondant à des périodes de doutes pour le réalisateur italien. En 1962 avant la réalisation de , en 1967 alors que le projet du Voyage de G. Mastrona tombe à l’eau, en 1980 alors qu’il élabore avec difficulté La Cité des femmes. Les apparitions à ces dates d’un Picasso protecteur seront décrites par Fellini comme un encouragement à la création, un ressourcement alimenté par les propos réconfortants d’un frère d’armes, d’un père artistique, d’un compagnon. L’influence du travail de Picasso dans l’œuvre de Fellini est ici structurée autour de thèmes principaux concernant l’antiquité, les femmes, la danse, la corrida, le cirque. Picasso l’Espagnol découvre l’Italie en 1917, Rome, Naples, Pompéi, les vestiges in situ de l’Antiquité et va les intégrer, les recréer. Fellini s’inspirera de ces interprétations.

Une même sensibilité pour l’univers des saltimbanques

L’étude convoque les figures d’idoles archaïques présentes dans les deux œuvres et revient sur les métamorphoses bien connues que font subir les deux créateurs aux corps féminins, réminiscences pour eux des divinités antiques. Ils traitent tous deux les thèmes de la danse ou de la corrida comme ceux d’une victoire sur la pesanteur (répétitions des défilés chez Fellini, trios récurrents du cheval, du matador, du taureau chez Picasso). On retrouve bien sûr dans les deux œuvres de multiples exemples d’une même sensibilité pour l’univers des saltimbanques, du cirque, de la bohème. Pour les coulisses de ces univers, pour l’envers de ces décors. Le cirque dont le chapiteau suscitait autant l’intérêt de Picasso que les architectures des galeries de musées. Fellini, qui surnommait Picasso l’«auguste triomphal», désignait pour sa part les clowns comme les «ambassadeurs de sa vocation».

Comme dans les rêves

Caricaturiste et dessinateur, Fellini se rêvait peintre. Il s’est exprimé à de nombreuses reprises sur son projet d’un film cubiste, fragmenté, décousu, mais finalement homogène. Un film ressemblant le plus possible à un tableau à l’intérieur duquel le regard du spectateur se promènerait. Il pensait s’être approché au plus près de ce projet avec Satyricon (dont il disait qu’il fallait le contempler «comme dans les rêves») puis avec son Casanova. Quand Fellini rêvait de Picasso présente de manière assez convaincante les liens formels entre deux œuvres alimentées d’arts primitifs et circassiens. Ces ponts tendus dans l’ouvrage entre époques et modes d’expression, entre le maître espagnol et le maestro du studio 5 de Cinecittà, assortis d’une assez riche iconographie, feraient presque croire à l’existence méconnue d’une collaboration entre les deux artistes.

Une collaboration de rêve.

Philippe Lafleure

Cinéfil n°62 - Octobre 2020

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