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Les dents de Takako

La projection [le 18 octobre 2020], aux Studio, de Sanjuro d'Akira Kurosawa fut suivie d'intéressants échanges. Parmi les questions intervenues "en coulisse" après le débat, une interrogation portait sur les dents de l'actrice Takako Irie : Pourquoi le personnage qu'elle incarne (la femme du chambellan Mutsuta) a-t-il les dents aussi noires ?

Que les non-initiés se rassurent, aucun problème d'hygiène n'est en jeu ici. Il s'agit tout simplement de la pratique plus que millénaire de l'ohaguro consistant à se peindre les dents.

Cette teinture appliquée au pinceau, destinée à laquer les dents, est décrite comme un mélange malodorant de poudre de sumac liée à une dissolution de fer dans du vinaigre allongé d'alcool de riz et de thé.

En usage dans nombre de pays asiatiques, cette tradition semble être apparue plus spécifiquement au Japon à la fin du VIIIème siècle de notre ère. Jeunes garçons et jeunes filles, membres de l'aristocratie, y étaient confrontés lors de cérémonies marquant symboliquement le passage à l'âge adulte.

La pratique, qui évolua lors des siècles suivants, était plutôt destinée aux adultes et notamment aux jeunes femmes que l'on souhaitait préparer à un mariage arrangé.

Du XVIIème au XIXème siècle de notre ère, hommes et femmes ont sacrifié à ce rituel dont les motivations apparaissent multiples (esthétisme, respect du rang social, affirmation pour les femmes mariées de leur statut d'épouse) et qui sera interdit au début de l'année 1870 (bien qu'on puisse le retrouver par la suite dans la tradition geisha ou au théâtre).

Le magnifique film d'animation Le Conte de la princesse Kaguya, sorti en 2013, œuvre plusieurs fois primée, réalisée par Isao Takahata (cofondateur avec Hayao Miyazaki du studio Ghibli), représente une cérémonie de teinture des dents.

Les amateurs de sensations fortes sont en outre invités à découvrir la légende des femmes démons (yokai) de la famille des "vengeresses" (ohaguro bettari) présentant de dos l'apparence d'une magnifique japonaise en tenue traditionnelle mais ne laissant apparaître, lorsqu'elles se retournent, qu'un visage recouvert d'un voile blanc, dépourvu de trait à l'exception d'une affreuse et menaçante bouche noire. Tout ceci est une autre histoire.

Entre autres mérites, le film de Kurosawa aura sans doute permis à un très grand nombre de découvrir la pratique de l'ohaguro et de se souvenir du charmant sourire d'ébène de la très douce et faussement effacée femme du chambellan de Sanjuro.

Philippe Lafleure

Cinéfil n°63 - Octobre 2021

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