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Deux films de Werner Herzog

Aguirre, la colère de Dieu (1972) et Fitzcarraldo (1982)

Dix ans séparent les deux films et pourtant il est possible de tisser un contrepoint entre les deux, maille à l’endroit, les ressemblances, maille à l’envers, les différences.

Les deux films se déroulent dans le même espace géographique, la jungle amazonienne et le fleuve immense qui la parcourt mais trois siècles les séparent, le XVI° siècle pour l’un et l’époque des Conquistadors et le début du XX° siècle pour l’autre. De plus, le mythe du pays d’El Dorado, cette fabuleuse cité où l’or est profusion et que cherchaient les Conquistadors, est remplacé par le mythe du caoutchouc, ce nouvel or blanc qui donne pouvoir et richesse.

C’est le même acteur, Klaus Kinski, qui domine les deux films par son jeu halluciné et sa personnalité hors du commun.

Au radeau, fragile esquif surréaliste qui dérive sur les eaux du fleuve Amazone, s’oppose l’énorme bateau de Fitzcarraldo, qui, de sa pesanteur ventrue, ne s’écarte pas de sa route.

Mais les deux embarcations suivent un trajet différent : Aguirre dérive vers l’embouchure de l’Amazone sur l’Océan Atlantique, sans savoir ni où il est ni où il va, alors que Fitzcarraldo s’enfonce à l’intérieur de la forêt, cartes en main, avec la certitude de savoir ce qu’il fait et où il va.

Le silence angoissant de la jungle dans Aguirre est aboli par la voix puissante de Caruso qui envahit l’espace et le silence même dans Fitzcarraldo.

Aguirre cherche l’El Dorado et les Indiens sont une présence « absente » et terriblement menaçante. On ne les voit pas mais ils sont là et ils frappent ! C’est le cas aussi au début de Fitzcarraldo mais très vite, attirés par la voix de Caruso et, on le saura à la fin, par le bateau, les Indiens sortent de la forêt et envahissent le bateau. Ils aident au travail cyclopéen de le faire passer de l’autre côté de la montagne dans un autre bras du fleuve. Ils finissent même par devenir les maîtres du voyage et s’approprier la course du bateau qui est, dans leur mythologie, le char blanc offert à la rivière pour apaiser les démons des rapides. Ces Indiens ne sont plus les Indiens qui attendaient le retour d’un dieu blond venu de l’est et ils touchent avec mépris les cheveux blonds hyper platinés de Klaus Kinski. Ils travaillent à la réalisation effective de leur mythe et ils font de Fitzcarraldo un vaincu, mais un vaincu heureux. Certes, le bateau, de par la manœuvre des Indiens, revient à son point de départ mais avec l’argent de la vente de son bateau, Fitzcarraldo envoie son capitaine chercher à Manaus un orchestre et une troupe d’opéra et le film se termine sur cette représentation lyrique improbable.

Werner Herzog disait de son Fitzcarraldo qu’il était une métaphore mais il ne pouvait dire laquelle.

Une métaphore de la Recherche de l’Absolu ? On pourrait le dire de ces deux films ! Mais Aguirre aux yeux exorbités dans un visage halluciné en est la face noire et démentielle, vouée à l’échec alors que Fitzcarraldo, visage lumineux, souriant de toutes ses dents, le cigare à la bouche, en est la face solaire. Certes son aventure est un échec puisqu’elle ne lui rapporte pas la fortune espérée pour construire un théâtre à Iquitos où chanterait son idole, Caruso, mais au moins, dans ce spectacle qu’il offre à toute une ville, il triomphe, grand seigneur, lui dont les projets faramineux ont été source de moquerie !

Catherine Félix

Cinéfil n°63 - Octobre 2021

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