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Robert Mallet-Stevens et le cinéma : rencontres croisées

Diplômé à vingt ans de l’École spéciale d’architecture de Paris, Robert Mallet-Stevens, fils de collectionneurs et esthètes, va devenir l’un des principaux architectes français de l’entre deux guerres. Très tôt intéressé par toutes les formes d’expression artistique il se tourne vers le cinéma, participant à la conception et à la réalisation de près d’une vingtaine de décors.

Robert Mallet-Stevens souhaite que le cinéma, ce jeune art, s'exonère des décors de théâtre, des toiles peintes, pour s'orienter vers des décors "construits", des décors d'architectes. Très engagé dans l'avant-garde il envisage sa collaboration avec les réalisateurs à la fois comme l'opportunité de présenter son travail (et plus largement l'architecture moderne) tout en essayant de faire évoluer la nature des décors cinématographiques.

En 1920, il travaille sur Les Trois Mousquetaires, première grosse production française de l’après-guerre. Charles Pathé lui ayant laissé carte blanche, le presque débutant Henri Diamant-Berger va réaliser ce mastodonte (composé de 12 épisodes d’une heure). Robert Mallet-Stevens concoctera de vastes décors très soignés aux studios de Vincennes ainsi que plusieurs centaines de costumes, choisissant meubles, accessoires et aménageant les pleins airs (tournages extérieurs notamment à Montrichard, Chinon, Loches).

En 1922, Robert Mallet-Stevens collaborera à nouveau avec Henri Diamant-Berger pour une suite à (dix) épisodes, Vingt ans après.

Pour Le Secret de Rosette Lambert (réalisé en 1920 sur un scénario de Tristan Bernard par son fils Raymond Bernard), Robert Mallet-Stevens propose un décor géométrique blanc et noir, enrichi par des compositions jouant sur la transparence et les lumières directes ou indirectes.

Une architecture "signée"

À propos de ce film, Louis Delluc déplorera dans Paris-Midi l’« inconvénient (…) à faire décorer tout un film par le même peintre… » et tout en reconnaissant le talent et l’inspiration de Robert Mallet-Stevens il regrettera dans ce film « reconnaître dans tous les intérieurs (…) la personnalité du même décorateur… »

Semble apparaître ici dans les commentaires l'idée d'une cohabitation difficile, d'une sorte d'interférence entre une architecture trop "signée" et une œuvre de pure fiction.

Robert Mallet-Stevens collaborera quatre autres fois avec Raymond Bernard, deux de ces films étant directement adaptés de pièces de Tristan Bernard (Triplepatte et Le Costaud des Épinettes en 1922)

Cette incursion dans le monde cinématographique va lui permettre de faire ses gammes. Influencé par la Sécession d’Hoffmann, le Bauhaus de Gropius, le mouvement artistique De Stijl, il souhaite développer un art total (architecture, mobilier, sculpture, peinture, vitraux).

En 1921, Mallet-Stevens collabore avec Pierre-Gilles Veber écrivain et scénariste français (neveu de Tristan Bernard et père de Francis Veber) pour Jettatura. Au titre d’une certaine signature formelle apparaît ici (tout comme en 1921 dans Le Jockey Disparu de Neil Hogan) l'utilisation récurrente de géométries très strictes. Le style moderniste auquel il se réfère le fait travailler des discontinuités spatiales (parallélépipèdes et cylindres), le respect d’une forme de pureté linéaire, l’éloge du motif damier noir et blanc.

« débauche avant-gardiste »

En 1924 pour son film L'Inhumaine (qui sera un échec commercial), Marcel L'Herbier fait appel pour les décors à plusieurs signatures de l'avant-garde tels Alberto Cavalcanti, Fernand Léger et le jeune architecte Robert Mallet-Stevens.

Ce dernier lui propose de véritables constructions "en dur" directement connectées à ses travaux de l'époque "hors plateau".

Le film sera parfois décrit comme étant la présentation par trop apparente du travail des créateurs du moment, un « morne musée des Arts déco » ou une « débauche avant-gardiste ».

On semble là encore être au cœur d'une réflexion sur la place du décor dans une œuvre cinématographique. Décor intégré ou plaqué ? Produit d’une collaboration harmonieuse entre réalisateur et décorateur ou mélange finalement décevant d’expressions artistiques trop décalées pour ne pas dire "égocentrées" ?

La réputation attachée à L'Inhumaine de proposer une sorte de catalogue des projets d’arts décoratifs en matière de décors, de costumes, de mobilier (l’exposition des arts décoratifs se tiendra à Paris en 1925) s'est transformée en piège et le film en souffrira.

En 1926 Robert Mallet-Stevens retrouve Marcel L’Herbier pour Le Vertige. Sonia et Robert Delaunay y participent, respectivement à la conception des costumes et des décors.

L'année suivante, Mallet-Stevens connaitra le privilège rare de concevoir et de réaliser sa propre rue à Paris (composée d'une vingtaine d'édifices). Cette voie privée (aujourd'hui classée), située dans le 16ème arrondissement, proposait à l’origine une perspective architecturale nourrit des conceptions modernistes de son auteur. Le quotidien L’Excelsior parlera du « triomphe de la ligne droite » à propos de cet assemblage assumé de volumes simples, épurés, cubiques, articulés autour de formes cylindriques.

Dès 1927 cette rue va devenir un décor de cinéma en accueillant le tournage d’un certain nombre de scènes de La Sirène des Tropiques (interprétée par Joséphine Baker), comédie réalisée Mario Nalpas et d’Henri Étievant (leur assistant est un certain Luis Bunuel… nous sommes deux ans avant Un Chien Andalou).

Souvenir du film, un tout jeune arbre aperçu dans les séquences de La Sirène des Tropiques occupe tout l'espace de la rue près d'un siècle après.

L’un des habitants du lieu pendant une trentaine d'années, Claude Piéplu, voix inoubliable des Shadocks (créatures dont les principes architecturaux n’étaient eux constitués que de deux dimensions) prendra la tête de l’association de défense de la rue Robert Mallet-Stevens pour en protéger la singularité.

En 1928 Jean Renoir tourne à Carcassonne Le Tournoi dans la cité film historique au budget confortable.  Mallet-Stevens en réalisera les décors intérieurs dans les studios de Saint-Maurice (Val-de-Marne). Ce seront ses derniers décors pour le cinéma.

Durant ces mêmes années, il va imaginer quelques villas bourgeoises de luxe (toutes inscrites aujourd'hui au titre des monuments historiques). Chronologiquement vont apparaitre, dans les Yvelines la villa Paul Poiret (destinée au couturier du même nom qui ne l'occupera guère après une faillite en 1926), à côté de Roubaix la villa futuriste Cavroix (commandée par un industriel nordiste), à Hyères dans le Var la villa Noailles (propriété du couple de mécènes d'art Charles et Marie-Laure de Noailles).

Les villas Mallet-Stevens seront des maisons géométriques, lumineuses, aux lignes épurées, aux courbes nettes, privilégiant la fonctionnalité et refusant toute décoration inutile. Elles deviendront toutes les trois des décors de films.

La villa Noailles accueillit dans les années trente les tournages de Biceps et Bijoux, film "domestique" commandé par les Noailles, et surtout Les Mystères du Château du Dé réalisé par Man Ray, l'un des artistes aidés ou protégés par les Noailles (comme le furent Luis Buñuel, Jean Cocteau ou plus près de nous Pierre Clémenti).

Paquebot aux lignes claires et anguleuses, la villa cubiste Paul Poiret est devenue très en vogue dans les années 2000 apparaissant notamment dans Prête-moi ta main (Éric Lartigau), Holy Motors (Léos Carax), 96 heures (Frédéric Schoendoerffer), Une famille à louer (Jean-Pierre Améris).

Depuis sa restauration en 2015, la villa Cavroix a servi de décor à plusieurs tournages (L'amant double de François Ozon en 2017, Un beau voyou de François Lucas en 2018, certains épisodes de la série Baron Noir en 2019).

Mort à 58 ans de la "maladie de la pierre" (un comble), Robert Mallet-Stevens architecte moderniste dont les œuvres ont été oubliées au fil des années, redécouvertes, encensées puis protégées de nos jours, avait formé le vœu de voir l'architecture s'imposer sur les plateaux de cinéma. 

Sortant de ses murs, c'est le cinéma qui opéra finalement un mouvement inverse et s'invita chez Mallet-Stevens.

La boucle était bouclée.

Philippe Lafleure

Cinéfil n°63 - Octobre 2021

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