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Werner Herzog ou la démesure au cinéma…

À la suite du court article publié en octobre dernier (Cinéfil n°63) dans lequel deux films de Werner Herzog, Aguirre, la colère de dieu et Fitzaccaraldo, étaient mis en parallèle, nous avons souhaité poursuivre notre réflexion sur le cinéaste allemand en l’axant cette fois sur un aspect particulièrement marquant de son œuvre : la démesure.

Fitzcarraldo, projeté en début de saison par la Cinémathèque, est l’illustration la plus saisissante de la démesure qui est la marque du cinéma de Werner Herzog. Paradoxalement, cette démesure s’ancre dans la réalité même du tournage puisque le réalisateur a réussi à faire passer un énorme et lourd bateau de 320 tonnes d’une rivière à une autre, pratiquement à la force des mains nues des Indiens qui le hissent tout en haut d’une pente escarpée. Les accidents bien réels lors du tournage, maladies, accidents, amputations, viennent aussi nourrir la fiction et s’y intègrent sans que le spectateur puisse discerner le vrai du faux. Le film et le tournage se superposent et se confondent. En dépit des risques qu’il faisait courir à l’équipe technique, aux acteurs et aux figurants, Herzog tenait à ce que ce moment du film soit d’un réalisme absolu, mais d’un réalisme qui dépassent les limites étriquées du réalisme. Tous ceux qui travaillaient à la réalisation du film devaient éprouver au plus profond d’eux-mêmes ce qui serait représenté car telle est pour le réalisateur sa vision de la vérité : « Les faits, c’est bon pour les comptables. Alors que la vérité que je recherche au cinéma, elle est de l’ordre de l’extase, de l’illumination. »

Mégalomanie et fraternité

La démesure de Werner Herzog, on la trouve aussi dans le choix de ses acteurs. Le plus connu de tous d’abord, Klaus Kinski, qui a tenu le rôle principal dans cinq de ses grands films : Aguirre (1972), Nosferatu, vampire de la nuit (1979), Wozzeck (1979), Fitzcarraldo (1982) et Cobra Verde (1987). Werner Herzog lui consacrera un film documentaire, Ennemis intimes (1999), dont le titre est révélateur des relations que les deux hommes entretenaient. Même excentricité, même folie, même mégalomanie, même fraternité et même haine réciproque. Cette haine a pu aller jusqu’au désir de meurtre. Les Indiens de Fitzcarraldo avaient proposé à Werner Herzog de tuer Klaus Kinski ! Ce dernier, dans un accès de folie meurtrière, avait voulu tuer le réalisateur et inversement, c’est sous la menace du réalisateur qui se disait prêt à lui mettre dix balles dans la tête qu’il avait accepté de finir le tournage d’Aguirre. Les noms de Werner Herzog et de Klaus Kinski sont indissociablement liés mais c’est oublier un autre acteur marginal et habité, Bruno S., qui avait vécu les trente premières années de sa vie en hôpital psychiatrique ou en prison et qui est extraordinaire de vérité dans L’Enigme de Kaspar Hauser ou La Balade de Bruno. Un autre illuminé aux yeux écarquillés, au regard halluciné, au corps un peu mécanique, aux manières de sauvage… À travers ces deux acteurs, c’est l’homme, son mystère et son besoin de transcender les limites de l’humain que Werner Herzog recherche.

Entre feu et glace

Mais ce réalisateur halluciné n’a pas tourné que des films de fiction et sa filmographie comporte aussi de nombreux documentaires. Comment concilier alors réel et démesure ? La Cinémathèque présentera bientôt deux de ses documentaires, La Soufrière (1976) et La Montagne lumineuse (1985), réunis sous le titre Les Ascensions de Werner Herzog, lui-même grand arpenteur de la nature. Du feu du volcan de la Soufrière en Guadeloupe aux sommets glacés de l’Himalaya… Dans le choix des sujets, on retrouve l’attirance de Werner Herzog pour les situations extrêmes. Dans La Soufrière, il filme la ville fantomatique de Basse-Terre, vidée de ses habitants en raison de la menace d’une éruption imminente et dans La Montagne lumineuse, ce sont les pentes rocailleuses peu à peu couvertes de neige, les langues de glace des glaciers qui couvrent les flancs des monts Gasherbrum I et II. Les paysages longuement filmés et la musique emportent l’imagination mais la caméra de Werner Herzog, pour des raisons techniques, n’a pu s’approcher du cratère en éruption ou atteindre des sommets qui culminent à plus de 8000 mètres. Qu’est-ce qui a donc attiré Werner Herzog vers ces deux sommets si opposés l’un à l’autre, entre Feu et Glace ?

Une âme hors du commun

Dans cette nature extrême, c’est plus à la rencontre des hommes qu’il est allé, des hommes capables de transcendance et de dépassement, des hommes capables de repousser les limites de la vie. Ces hommes sont confrontés à une même question, celle du danger et de la mort, à travers une catastrophe naturelle ou les risques inhérents à l’alpinisme. Ces deux documentaires, qui sont des moyens métrages, rejoignent la problématique d’Aguirre ou de Fitzcarraldo et l’interrogation existentielle du réalisateur. à Basse-Terre désertée de ses habitants qui ont été évacués, il rencontre des paysans qui, malgré le danger imminent, ont refusé de partir. Ils restent, démunis face au danger, sereins, fatalistes, errant comme des fantômes vivants dans une ville morte. Ce qui attire Werner Herzog, c’est le désir fou de comprendre pourquoi ils sont restés, eux, alors que tous ont fui. C’est la singularité de ces âmes simples qui l’attirent, comme l’avait attiré l’âme d’enfant fou de Fitzcarraldo et de ceux qui revendiquent, comme lui, une âme fondamentalement différente. Dans La Montagne lumineuse, c’est toujours une âme humaine hors du commun qu’il cherche à sonder, celle de l’alpiniste, Reinhold Messner. Il ne s’intéresse pas à la réalisation de l’exploit dans son moment ultime, il s’attache à filmer l’entêtement de l’alpiniste, son orgueil, ses fantasmes, ses tourments et surtout son absolu besoin de conquête qui le pousse à défier la mort. Un double du réalisateur ?

Façonner la réalité selon nos désirs

Dans son œuvre documentaire autant que fictionnelle, Werner Herzog explore sans cesse les abysses insondables de l’âme humaine. Et les deux documentaires dont nous venons de parler ne sont pas de simples documentaires. Ce sont des films à la première personne, le JE de Werner Herzog, qui affichent une réflexion philosophique exprimée par le réalisateur-narrateur : « Ces sommets et ces montagnes ne sont-ils pas une qualité enfouie au plus profond de nous ? » se demande Werner Herzog. Pour conclure, je voudrais évoquer son dernier film, Family Romance, sorti en France en août 2020, et dont il affirme que c’est son film le plus essentiel. Il s’agit d’une fiction inspirée d’un phénomène de société au Japon, la « location de proches », soit le fait d’engager des acteurs pour remplacer des parents, des amis ou des amoureux disparus et même des moments à jamais perdus ! Film sage en apparence, un peu précieux dans sa représentation de la nature, et pourtant ce film, entre fiction et documentaire, interroge une fois encore l’âme humaine mais la réponse que donne le film serait-elle pessimiste en nous renvoyant à nos propres interrogations angoissées : qu’en est-il aujourd’hui de l’âme humaine ? Aseptisée, falsifiée, robotisée, est-elle en état de mort cérébrale ? Ou alors la démesure tiendrait-elle à une volonté ultime, celle de façonner la réalité selon nos désirs, comme Werner Herzog dit toujours avoir cherché à le faire, en nous renvoyant à notre solitude existentielle qui était déjà celle d’Aguirre, de Nosferatu, de Fitzcarraldo et de tous les autres personnages de ses films ?

Catherine Félix

Cinéfil n°64 - décembre 2021

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