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Un réalisme noir dans le cinéma français

 

L'hommage rendu à René Clément au dernier festival de cinéma de La Rochelle* ainsi que l'édition d'un coffret DVD des films de Claude Autant-Lara nous font nous interroger sur une tendance du cinéma français des années 1950, le « réalisme noir ».

Les films évoqués :
L'Auberge rouge de Claude Autant-Lara (1951) avec Fernandel (le moine), Françoise Rosay (Mme Martin), Julien Carette (M. Martin).
Jeux interdits de René Clément (1952) avec Brigitte Fossey (Paulette), Georges Poujouly (Michel Dollé).
Thérèse Raquin de Marcel Carné (1953) avec Simone Signoret (Thérèse Raquin), Raf Vallone (Laurent).
Le Salaire de la peur d‘Henri-Georges Clouzot (1953) avec Yves Montand (Mario), Charles Vanel (M. Jo).
Gervaise de René Clément (1956) avec Maria Schell (Gervaise Macquart), François Périer (Coupeau).
La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara (1956) avec Bourvil (Martin), Jean Gabin (Grandgil).

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une génération de réalisateurs met en scène des films qui, malgré leurs différences, ont des thématiques, des inquiétudes communes, comme l'angoisse, la misère et la mort. Ces films, adaptés de faits réels ou d'œuvres littéraires, sont à la fois comiques et tragiques. Ils ont pour point commun d'aborder des sujets graves sur un ton cruel, avec un humour caustique. II est alors dit qu'un certain « réalisme noir » s'installe dans le cinéma français. Ces films sont avant tout des miroirs cyniques de la société, et ne cachent pas une réalité difficile, n'hésitant pas à montrer des images crues.

La violence de la société

Ce cinéma dépeint une société violente, aussi bien physiquement que verbalement, comme le montre notamment Jeux interdits, où une bagarre éclate durant l'Exode, une autre entre les pères Dollé et Gouard dans le cimetière, accompagnée d'insultes : « Salaud ! », « Landru ! », et qui se termine dans un caveau. Le père Dollé donne une gifle à l'un de ses fils qui veut épouser la fille de son rival Gouard, n'appelle son autre fils Michel qu'en hurlant et lui dit : « Ta gueule » au moment de signer le papier qui emmènera Paulette à l'orphelinat (Michel répond à son père : « menteur »). De même, dans Gervaise, les lavandières se moquent cruellement de l'héroïne qui vient de se faire quitter par son amant et père de ses enfants, Lantier. Cela finit en bagarre et l'homme chargé de la sécurité refuse de les séparer pour ne pas se faire mal comme « la dernière fois ». Nous retrouvons ces violences dans Le Salaire de la peur où le personnage de Mario maltraite Linda et passe son temps à insulter M. Jo : « Salaud, fumier, ordure ». Ils se battent durant les temps de pause, alors qu'ils doivent convoyer un camion de nitroglycérine. D'ailleurs, Mario n'hésite pas à rouler sur la jambe de M. Jo, qui restera pendante jusqu'à sa mort. Il en va de même dans La Traversée de Paris, où Grandgil et Martin doivent, eux, convoyer des morceaux de cochon d'un bout à l'autre de la ville pour le marché noir, passant leur temps à se disputer bruyamment alors qu'ils devraient faire preuve de discrétion.

L'importance de l'argent

 Les personnages sont le plus souvent en quête d'argent : dans Thérèse Raquin, le témoin du meurtre de Camille Raquin ne peut se comporter qu'en maître-chanteur auprès de Thérèse et l'amant de cette dernière, Laurent. Le médecin essaye de rassurer la vieille Madame Raquin en lui parlant de la somme d'argent qu'elle peut gagner auprès des chemins de fer, alors que son fils vient d'y mourir et que, choquée par cet événement, elle est devenue handicapée et mutique. La même mécanique se retrouve dans La Traversée de Paris, où Grandgil fait du chantage, réclamant toujours plus d'argent en hurlant à répétition le nom et l'adresse de Jambier, se montrant cynique lorsqu'il déclare à Martin : « Eh ben tu feras travailler les autres. Tu seras forcé de devenir patron. Tu vois où ça mène d’être malhonnête ? », ou quand il prononce son fameux monologue « Salauds de pauvres », face aux patrons et aux clients du café qui font preuve de lâcheté. À tout cela s'ajoute la misère dans laquelle vivent les protagonistes. Martin est un chauffeur de taxi au chômage, obligé de faire du marché noir pour survivre et pour que sa femme ne le quitte pas. Dans Gervaise, la perte du travail de Coupeau puis de Gervaise entraîne les deux personnages dans l'alcoolisme alors qu'ils venaient de connaître une réussite professionnelle. Les vêtements des protagonistes de Jeux interdits sont tachés et déchirés, et, dans L'Auberge rouge, le moine fait l'éloge de sa robe : « toute vieille, toute rapiécée, la plus belle de toutes », en opposition à celle des magistrats. Cette misère est en contraste avec un autre travers que dénoncent les cinéastes : l'avidité. Le moine fait paradoxalement la quête dès qu'il arrive dans l'auberge : l'aubergiste assassin déclare à ce propos : « Ton moine, il leur prend tout leur argent, il va rien nous rester ! »

Le danger permanent

 Mais ces films d'après-guerre montrent des personnages vivant dans un danger permanent. Le moine et les clients de l'auberge risquent d'être dépouillés et donnés à manger aux cochons, la nitroglycérine peut exploser à chaque instant, Martin et Grandgil manquent de se faire attraper par la police ou les nazis en traversant Paris. La mort est donc omniprésente. Dans Jeux interdits, les parents de Paulette sont mitraillés et les balles frôlent la petite fille. Cette dernière reste près du cadavre de sa maman, portant son chien mort dans ses bras. Le fils Dollé meurt au milieu de la pièce à vivre pendant que la famille déjeune. Les enfants construisent un cimetière et volent des crucifix pour enterrer les cadavres d'animaux. Les vêtements de deuil ajoutent à la noirceur du film. Ce cinéma n'est pourtant pas dénué d'humour, mais un « humour noir ». En effet, la femme de l'aubergiste déclare comme une évidence : « Mais je viens de vous le dire, mon père, dans une auberge où on tue tout le monde » lors de sa confession au moine qui se demande où il est tombé ; même plus tard dans le film, ce même moine est rassuré que le mobilier liturgique ait été volé à un marchand d'objets de piété et non à un religieux, la résolution étant la découverte du cadavre dans le bonhomme de neige lors d'une bataille de boules de neige, associant la mort à ces jeux enfantins. À la fin, en entendant ses anciens clients tomber dans le ravin, l'aubergiste déclare : « Dommage, c'est du gaspillage », concluant le film sur cette dernière note grinçante. Le personnage de Bimba, l'un des chauffeurs du deuxième camion de nitroglycérine, explique : « Si je dois faire un macchabée, autant que je sois un macchabée présentable », pour justifier qu'il se rase. Grandgil et Martin, qui sont en permanence poursuivis par des chiens, de plus en plus nombreux, attirés par l'odeur du cochon, augmentent le danger d'être repérés tout en faisant sourire.

 Ces films témoignent donc d'un pessimisme ambiant. Au sortir de la guerre, les temps sont difficiles, incertains, instables, on est encore nourri aux tickets de rationnement jusqu'en 1949 et les villes restent à reconstruire. Si Jeux interdits et Gervaise se terminent par l'image d'une petite fille laissée seule, livrée à elle-même, et que Thérèse Raquin finit sur une jeune fille portant la lettre qui causera la perte du couple, Le Salaire de la peur, lui, n'a aucun survivant. Certains d'entre eux laissent, tout de même, une lueur d'espoir. Même si les clients de L'Auberge rouge tombent dans le ravin, le jeune couple se trouve libre de s'aimer, et, alors que, dans La Traversée de Paris, nous croyons que Martin est emmené à la mort, nous le retrouvons dans la scène finale quelques années après... portant les valises de Grandgil.

Le « réalisme noir » n'est finalement pas une école ni un mouvement, c'est une tendance qui trouve son point d'orgue à la fin des années 1940 et dans les années 1950. La vision des êtres humains est très négative et présente les personnages sous leurs plus mauvais jours, laissant leur avenir dans la plus grande incertitude.

*cf Impressions d’un festivalier d’Eudes Girard dans le Cinéfil n°63 – octobre 2021

Donatien Mazany

Cinéfil n°65 - janvier 2022

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