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« Contribuer à un monde meilleur par l’accès à la culture… »

 

Tant par la qualité de leur programmation que par celle de l’accueil qu’ils réservent à leurs visiteurs, les Studio, plus grand complexe art et essai indépendant d’Europe, sont pour nombre de cinéphiles tourangeaux plus qu’une institution, le lieu de toutes les rencontres et de toutes les découvertes. Catherine Melet et Philippe Lecocq, qui en sont respectivement la présidente depuis 2020 et le directeur depuis 1997, reviennent pour nous sur les engagements politiques et artistiques de l’association mais aussi sur la façon dont elle a traversé ces deux dernières années, particulièrement difficiles pour les salles de cinéma.

Comment définiriez-vous la philosophie des Studio ?

CM : Les convictions politiques d’Henri Fontaine, le fondateur des Studio, étaient clairement ancrées dans un progressisme de gauche. C’est l’un des premiers cinémas à avoir programmé des films sur la guerre d’Algérie ou proposé des débats de société qui n’étaient pas traités ailleurs. Cet engagement idéologique se retrouve dans les statuts de TEC, l’association qui gère les Studio, et plus encore dans les principes d’orientation, rédigés en 2012, qui réaffirment précisément ses fondements politiques : « Le domaine culturel est partie prenante des enjeux et des luttes de notre société. En ce sens, il est un champ vivant et conflictuel. Ainsi l’association a fait un choix : elle se veut un lieu de rencontre de toutes les composantes de la gauche, institutionnelles et alternatives, dans ses diverses expressions, politiques, syndicales, culturelles, associatives. » Concrètement, sachant que l’association « a pour but de promouvoir soutenir favoriser toutes les initiatives culturelles notamment cinématographiques », nous sommes dans le cadre d’une mission d’éducation populaire.

PL : La philosophie est très simplement résumée dans le nom même de l’association : TEC, Technique éducation Culture. Technique, ça renvoie à la projection, puisque c’est un cinéma avant tout. Éducation, parce que nous avons la prétention de faire de l’éducation à l’image. Et Culture du fait de l’orientation art et essai qui est développée dans les choix de programmation.

CM : C’est ça, il y a une volonté de contribuer à un monde meilleur par l’accès à la culture, et, en pratique, cette volonté est effectivement portée par des partis pris de programmation. Notre but est de défendre et promouvoir l’ensemble des cinématographies, du monde entier, en version originale. Environ 700 films sortent chaque année en France. Ce qui est beaucoup par rapport aux capacités d’exploitation du réseau français. Un cinéma comme CGR va programmer entre 200 et 250 films. Aux Studio, nous en proposons 500 à 550. Même l’année dernière, malgré les périodes de fermeture, nous avons pu en montrer 300. Il y a donc, sur une ville comme la nôtre, une offre de films très importante, et les Studio permettent tout simplement à des films qui ne seraient pas projeter ailleurs d’exister.

PL : C’est la raison d’être des Studio. Passer les films que les salles strictement commerciales ne retiendraient pas. Ce qui n’est pas toujours facile. En 2020 et 2021, avec le covid et les confinements, de nombreux films n’ont pas pu être diffusés et, au moment de la réouverture des ouver une place. Les choix à faire, en tenant compte à la fois de nos principes ou envies de programmation et des impératifs financiers, étaient encore plus compliqués que d’habitude. Il ne faut pas perdre de vue que les Studio ont beau être une association, ils sont avant tout une entreprise culturelle qui a besoin d’équilibrer son budget et doit assurer les salaires de 17 personnes.

Les deux aspects ne semblent pas forcément incompatibles si l’on pense au cinéma dit “art et essai porteur“, avec des réalisateurs comme Tarantino, Almodovar, les frères Coen ou d’autres, reconnus comme des auteurs et dont les films rencontrent souvent un fort succès populaire.

CM : En régime normal, les chiffres sont assez parlants. Sur les 550 films que nous présentons dans l’année, 40 à 50 assurent 40% des recettes totales. En général, ce sont ces films “art et essai porteur“, mais il peut aussi y avoir de belles surprises, des films dont le succès n’était pas forcément prévisible, comme par exemple Antoinette dans les Cévennes récemment. Ils nous permettent d’équilibrer notre budget et de programmer les 500 autres, qui certes représentent 60% des recettes, mais ne suffiraient pas à garantir le bon fonctionnement de la structure. C’est vraiment sur ces 40 ou 50 films qu’il ne faut pas se tromper.

PL : Surtout que nous n’en avons pas l’exclusivité. À Tours, il y a deux megaplexes, le CGR aux 2 Lions et Ciné Loire au Nord, qui se font un peu la guerre sur des programmations similaires que, nous, nous ne visons pas. Et puis au centre-ville, il y a un autre CGR, de plus petite taille, qui cherche à étoffer son public par rapport à l’offre existante et, ça a été annoncé ouvertement, à se tourner pour cela vers l’art et essai. Donc, évidemment, ils vont se positionner sur celui qui commercialement est le plus rentable, et il est vrai que si nous devons partager les entrées, si notre fréquentation baisse sur ces films-là, il sera difficile de compenser le manque avec les autres films, plus militants, plus expérimentaux ou documentaires. Heureusement, nous tenons encore la route de ce côté-là, parce que les distributeurs connaissent les salles, en fonction des villes, et savent à qui ils s’adressent. Un film “art et essai porteur“, ils préfèreront le placer aux Studio plutôt qu’au CGR. Mais il ne faut pas oublier non plus que pour eux, il y a des enjeux de rentabilité, de retour sur investissement, et souvent les producteurs ou les distributeurs peuvent être tenté par la diffusion dans les cinémas indépendants mais, pour élargir le public, ont également besoin de passer dans le circuit commercial. Nous pouvons le comprendre et l’accepter même si parfois il peut y avoir des bagarres. Aux Studio, ça fonctionne bien, nous avons un certain poids parce que nous bénéficions de 60 ans d’expérience, une structure solide avec sept salles et, plus basiquement, les distributeurs voient les chiffres de fréquentation qui sont bons. Il y a un public, à Tours, qui n’imagine pas aller voir un film art et essai en VO ailleurs qu’aux Studio, ou inversement qui n’attend pas des Studio qu’ils diffusent un Marvel en VF. Donc un équilibre a été trouvé, même si certaines salles cherchent à brouiller les cartes en louchant vers l’art et essai.

Quel a été l’impact des deux années passées sur la fréquentation ?

CM : Avant de parler de la fréquentation, j’aimerais dire un mot des salariés, parce que la période a été vraiment compliquée pour eux aussi. Grâce aux aides de l’état, nous avons pu maintenir les salaires complets, ce qui était pour nous très important, et au-delà de ça, ils sont restés très impliqués, ils venaient faire des chantiers, du rangement. Pour les bénévoles, ça a été plus difficile parce que les mesures sanitaires ne leur permettaient pas de venir sur place. Nous avons beaucoup utilisé les outils de visioconférence pour rester en contact et continuer à faire fonctionner l’association. Mais humainement, ce n’était évidemment pas satisfaisant.

Combien de personnes sont bénévoles aux Studio ?

PL : Il y a deux types de bénévoles. D’une part, une soixantaine de membres actifs répartis dans onze commissions (programmation, rédaction des Carnets, Nuit des Studio, festivals, etc.) et le Cinéma National Populaire (CNP), une association qui organise les soirées débats du jeudi soir. De l’autre, des bénévoles qui interviennent ponctuellement, sur le contrôle des billets par exemple. Et nous avons aussi les correspondants qui portent la bonne parole des Studio dans leurs entreprises, vendent des abonnements, présentent les programmes. Leur rôle est très important parce que ce sont vraiment des ambassadeurs des Studio et ils font un travail de communication formidable.

CM : Pour revenir à la fréquentation en période de covid, par rapport à une année normale, nous avons fait moitié moins d’entrées. Au premier déconfinement, malgré des locomotives comme Adieu les cons, ça a été très compliqué. Les spectateurs ne revenaient pas, sans doute parce qu’il y avait des inquiétudes encore fortes par rapport à la connaissance que nous avions alors du virus, et nous avons passé un été assez angoissant. À la rentrée, nous avons senti un mieux mais en novembre il a fallu fermer de nouveau. Et lorsque nous avons réouvert, en mai 2021, ça a été un peu le même scénario. Ce qui a compliqué les choses, comme Philippe l’évoquait tout à l’heure, c’est que nous nous sommes retrouvés avec énormément de films qui n’avaient pas pu être distribuer et beaucoup qui abordaient des sujets difficiles. Le public, après des mois de confinement et un climat général pesant, avait plutôt envie de divertissement, de légèreté. Et puis la mise en place des nouvelles mesures sanitaires, avec le pass et le masque obligatoires, n’a pas été simple non plus. Il y avait un peu d’incompréhension, des discours confus. Au bout d’un moment, le pass a été accepté, et même, pour certains, c’était rassurant. La fréquentation est repartie à la hausse sans pour autant revenir au niveau auquel nous étions habitués. Aujourd’hui, nous sommes plutôt entre 70 et 80%. Compte tenu de la situation passée, nous pouvons malgré tout être optimistes pour la suite.

PL : Nous savons pouvoir compter sur un public fidèle, en particulier d’abonnés. Après le premier confinement, une grande majorité d’entre eux n’a pas demandé, comme nous l’avions proposé, le remboursement de la carte d’abonnement qui, forcément n’avait pas pu être utilisée. Certains sont même allé plus loin en reprenant une carte de soutien. Et nous avons reçu beaucoup de message nous proposant des dons spontanés.

CM : Nous n’avons pas eu à faire un appel à soutien, comme ça avait pu être le cas après l’incendie de 1985, mais c’est vrai que ces témoignages de solidarité sont réconfortants et encourageants. Notre public fidèle assure à peu près 60% de nos entrées, c’est un pilier indispensable mais ça ne suffit pas.

PL : Pour retrouver le rythme, il va falloir du temps et surtout nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre que les spectateurs reviennent. Il faut aller les chercher.

à propos du public justement, qu’en est-il de ce cliché, qui a pu avoir cours à une époque, selon lequel les Studio étaient essentiellement fréquentés par des retraités de l’enseignement amateurs de films chiliens ou polonais non sous-titrés ?

CM : En régime normal, nous avons à peu près 20000 abonnés. C’est vrai que la carte Sénior (+62 ans) représente 25% des abonnements mais la proportion est presque la même pour la tranche d’âge qui va jusqu’à 26 ans (-14 ans, 14/17 ans et 17/26 ans). Ce sont vraiment les types de films et les heures de séances qui marquent les différences. Il est évident qu’à 14h, les spectateurs sont plus âgés qu’en début de soirée. Et puis, lorsque nous passons Titane, inévitablement, le public est plutôt jeune. Mais globalement, il y a quand même un équilibre entre les générations. Ce qui est plus notable, c’est un marquage social assez net. Et là nous touchons vraiment à la mission d’éducation populaire dont je parlais au début de l’entretien.

PL : C’est pour cela que nous avons engagé un travail en direction de ce public très déconnecté du genre de cinéma que nous proposons. Nous avons fait quelques expériences depuis la rentrée, avec des jeunes qui ne viennent pas habituellement aux Studio et des animateurs de quartier, et nous avons pu constater qu’ils étaient vraiment enchantés par les films proposés. Mes frères et moi, par exemple, a été très bien accueilli. Il n’y a pas de réticence a priori, le tout est d’arriver à les faire venir, ce qu’ils ne font pas spontanément. Deux salariés, épaulés par des bénévoles, ont donc décidé de monter une association, Passerelle Ciné, qui répond à un appel à projet d’Europa Cinémas, dont les Studio sont membres, dans le cadre du programme Collaborate to innovate*. Sur les 30 ou 40 dossiers présentés, 17 ont été retenus et le leur est arrivé parmi les premiers, ce qui a permis d’obtenir des financements. Ça passe, entre autres, par la création d’une plateforme numérique à destination des animateurs et éducateurs de quartier, et surtout par l’organisation de séances pour un public, qu’il soit jeune ou non d’ailleurs, qui, encore une fois, n’est pas familier avec un certain type de cinéma ou avec le cinéma tout court. Les premiers essais sont vraiment encourageants et c’est quelque chose auquel je crois énormément.

Finissons, comme il se doit, avec vos coups de cœur cinématographiques récents.

CM : Au déconfinement, le premier film que j’ai vu c’est Antoinette dans les Cévennes et c’est vrai qu’il arrivait au bon moment. Le sujet est assez bateau mais bien traité et le fait d’aller faire un tour dans les Cévennes après avoir été enfermé pendant des semaines, c’était plutôt stimulant. Sinon, mes deux vrais coups de cœur, qui datent déjà un peu, ont été Mes frères et moi et Une histoire d’amour et de désir. Ceci dit, j’avoue que je manque de cinéma, je n’y vais pas autant que je le souhaiterais.

PL : C’est la même chose pour moi et ça a été mon grand drame en arrivant aux Studio. Avant je m’occupais d’une salle mono-écran et je voyais tous les films que je programmais. Ici, j’arrive à voir des films au moment des rencontres professionnelles de l’Association des Cinémas du Centre mais, le reste du temps, je dois me contenter de les regarder sur petit écran grâce aux liens que m’envoie Roselyne [directrice adjointe]. J’ai vu ainsi La jungle est mon jardin, qui sortira bientôt, une fiction très intéressante sur les migrants avec un traitement qui m’a vraiment bien plu. Également un film brésilien, Médusa, qui est programmé en mars. L’action se passe au Brésil autour d’une histoire de milice, c’est traité de manière un peu fantastique, dans l’esprit de Dario Argento, avec assez peu de moyens et ça tient sacrément la route. Mais c’est certain que si on aime voir des films en salle, il vaut mieux ne pas travailler dans un cinéma.

* “collaborer pour innover“ - pour plus d’informations : https://www.europa-cinemas.org/collaborate-to-innovate

Sur l’histoire des cinémas Studio, nous invitons nos lecteurs à consulter le livre de Claude du Peyrat Cinémas Studio de Tours, 50 ans d’aventure (2013).

entretien réalisé par Olivier Pion

Cinéfil n°67 - Mai 2022

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