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Andrzej Wajda, le cinéaste de la Pologne libre

À l'occasion de la diffusion du film La Terre de la grande promesse par la cinémathèque de Tours, découvrons le cinéaste Andrzej Wajda, qui a filmé l'évolution de la Pologne de la seconde moitié du XXe siècle.

Contourner la censure

Andrzej Wajda est né en 1926 à Suwalski. Il fait des études d’art et intègre l’école de cinéma de Lodz. Ses premiers films évoquent la résistance polonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Il entre lui-même en résistance à l’âge de seize ans contre l’occupant nazi, dans l’Armée de l’intérieur (organisation militaire du gouvernement polonais en exil), qui sera par la suite réprimée par les Soviétiques. Il retrace cette histoire dans son premier long métrage, Génération (aussi traduit par Une fille a parlé), réalisé en 1955, et dans lequel on retrouve Roman Polanski, qu’il avait rencontré à Lodz, dans un rôle secondaire. Ce film est une commande du régime pour le dixième anniversaire de la « Pologne Populaire ». Il lui est alors demandé de faire un film dans le style soviétique, cependant Wajda est alors bien plus influencé par le néoréalisme italien. Le film n'est donc pas retenu par le parti mais Wajda y installe déjà ce qui marquera le début de son cinéma : faire dire par les images ce qu'il ne peut pas dénoncer dans les dialogues, en particulier la critique de la situation politique en Pologne depuis 1945. Dans son film suivant, Kanal, réalisé en 1957, prix du jury à Cannes, (malheureusement) traduit en français par Ils aimaient la vie, il retrace l’insurrection de Varsovie et la fuite des résistants par les égouts. Il y montre l'abandon par Staline des insurgés de Varsovie, d'autant que Kanal se termine par l'image d'un jeune couple découvrant la partie de la ville déjà occupée par les Soviétiques derrière des barreaux, symbolisant le fait que l'insurrection n'a aucune chance de réussite et annonçant la future occupation des Polonais. Wajda clôture cette sorte de trilogie de films sur la Résistance par Cendres et Diamant, prix de la critique internationale à Venise en 1959, qui montre la Pologne de l'immédiat après-guerre en suivant le parcours d’un résistant au nazisme désormais face à l’occupant soviétique. Il ose finir son film sur la mort du personnage principal, abattu dans le dos, au milieu d’un terrain vague, par les soldats soviétiques. Là où la censure a pu se dire que c’est un avertissement pour les Polonais, le public, lui, voit un héros de la résistance salement tué. Wajda se demandera lui-même comment ces films ont pu passer la censure, d'autant que, dans le contexte de l'époque, il y a toujours un agent pour vérifier le tournage. Mais dans ce dernier film, il n'y avait aucun contrôleur, donc Wajda a senti une étrange liberté.

La Pologne de la fin de l'ère soviétique

S’ensuit une série de films retraçant l’histoire de la Pologne, comme Cendres, en 1965, qui relate la lutte de la cavalerie polonaise se joignant aux troupes napoléoniennes pour combattre contre la Russie (ce film évitant lui aussi la censure car la Russie présentée est celle du tsar), mais aussi des films sociaux comme Tout est à vendre, qui évoque la mort de son ami Zbigniew Cybulski (qui tenait le rôle principal de Cendres et Diamant) tombé d’un train, et montre de manière satirique le milieu du cinéma.

Puis, dans les années 1970, Andrzej Wajda réalise des films ouvertement politiques, ne cachant pas sa lutte contre le parti au pouvoir, à travers une nouvelle trilogie. Ainsi, L’Homme de marbre (1977) témoigne de la remise en cause du lien entre le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) et la classe ouvrière, à travers l’histoire d’une enquête sur un « héros du travail » célébré par le régime stalinien. Il sera d’ailleurs reproché à Edward Gierek, premier secrétaire du POUP, d’avoir pu laisser sortir ce film, qui est un immense succès. Finalement, les directeurs de salles polonaises finissent par indiquer dans leur programmation « séance spéciale » en lieu et place du titre de ce film, ce qui lui permet de continuer à être vu en cachette des autorités. En 1981, Wajda réalise L’Homme de fer, dans lequel il affiche son soutien au syndicat Solidarnosc. L'idée du film provient d'un ouvrier du chantier naval de Gdansk, et Wajda se permet d'y insérer une scène qui avait été censurée dans L'Homme de marbre : la visite d'un cimetière où sont enterrés dans des tombes anonymes les ouvriers tués par le régime. Lauréat de la Palme d’or à Cannes en 1981, il est choisi pour représenter la Pologne aux Oscars 1982, malgré le coup d’état du général Jaruzelski en décembre 1981, qui n’osera pas s’opposer à la candidature du film. Wajda est tout de même exclu des instances du cinéma et voit la fermeture de sa société de production. Il continue alors de tourner en France, où il réalise Danton avec Gérard Depardieu ou Un amour en Allemagne avec Hanna Schygulla (1983). Il ne termine cette nouvelle trilogie qu'une trentaine d'années plus tard, en 2013, avec L’Homme du peuple, biographie de Lech Walesa où il présente ses débuts dans les révoltes ouvrières et son engagement politique jusqu’à son discours devant le congrès américain, le tout entrecoupé d’images d’archives.

Retour à la Seconde Guerre mondiale

Après l’effondrement du régime soviétique, Wajda tourne Korczak (1990), qui relate l’histoire vraie de Janusz Korczak, un médecin dirigeant un orphelinat juif qui refuse d’abandonner les deux cents enfants dont il a la charge et les suivra jusque dans les camps de la mort. La fin onirique, durant laquelle les wagons du train emmenant les enfants se détachent, les laissant courir au ralenti dans la campagne, a provoqué la polémique, et notamment la condamnation par Claude Lanzmann et Danièle Heymann, Wajda se faisant accuser d’antisémitisme. Mais il est défendu par Marek Edelman, membre de l’Organisation juive de combat au ghetto de Varsovie, et son épouse Alina Margolis, qui fut médecin dans ce même ghetto. Il continue d’explorer l’histoire de son pays et, en 2007, il sort Katyn, relatant les suites du massacre de Katyn, durant lequel quatre mille prisonniers polonais ont été exécutés par les Soviétiques, à travers le regard des épouses et des mères qui cherchent à savoir la vérité, et dénonçant l’entreprise de falsification des Soviétiques, qui attribuent le massacre aux nazis. C’est pour Wajda un moyen d’aborder un sujet qui lui est très personnel puisque son père est mort durant le massacre de Katyn. C'est aussi une manière pour lui de montrer que les alliés se sont tus et que ce mensonge des Soviétiques est devenu une vérité officielle. Son dernier film, Les Fleurs bleues, est sorti quelques semaines après sa mort en 2016. Il y évoque le peintre Wladyslaw Strzeminski (1893-1952), victime du régime stalinien en place durant la fin de sa vie, et y dénonce la censure avec laquelle il a dû lui-même composer. Par ce film, il montre sa peur d’un retour à la censure en Pologne, dirigée désormais par la droite conservatrice. Wajda déclarera dans le documentaire Wajda, une leçon de cinéma : « Toute ma vie j'ai été obligé de couper quelque chose pour que ça passe ».

Wajda est le chef de file d’une génération de réalisateurs polonais et a accompagné et dépeint l’histoire de son pays de la Seconde Guerre mondiale au début du XXIe siècle. Cinéaste célébré, reconnu à l'international, il a obtenu, outre les prix reçus à Cannes, un César d’honneur en 1982, celui du meilleur réalisateur en 1983 ainsi que le BAFTA du meilleur film étranger pour Danton, un Lion d’or d’honneur à Venise en 1998, un Oscar d’honneur et un BAFTA d’honneur en 2000, l’Ours d’or d’honneur à Berlin en 2006… Wajda a réalisé en tout trente-sept longs métrages de cinéma, huit films pour la télévision, sept documentaires, sans compter les participations et les apparitions dans les réalisations de ses collègues.

Donatien Mazany

Cinéfil n°67 - Mai 2022

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