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Mocky, l’insoumis

Jean-Pierre Mocky, de son vrai nom Jean-Paul Adam Mokiejewski, est, né le 6 juillet 1929 à Nice. Figurant à 13 ans dans Les Visiteurs du soir (Marcel Carné – 1942), il tient son premier vrai rôle en 1944 dans Vive la liberté de Jeff Musso avant d’apparaitre dans une trentaine de films, aussi divers que Orphée (Jean Cocteau – 1950) ou Le Gorille vous salue bien (Bernard Borderie – 1957) entre autres, et d’acquérir une certaine notoriété, au moins italienne, grâce à son rôle dans Les Vaincus (Michelangelo Antonioni – 1953).

Stagiaire sur Senso (Luchino Visconti – 1954) et La Strada (Federico Fellini – 1954), il s’attèle en 1958 à l’écriture de son premier film, La tête contre les murs, qui sera finalement réalisé par Georges Franju. Il passe à la réalisation l’année suivante avec Les Dragueurs et connait, dans les années soixante, le succès avec des comédies au ton décalé et à l’esprit provocateur qui resteront sa marque de fabrique tout au long de sa carrière. Un drôle de paroissien (1963) ou La Grande Lessive (1968), restent, de cette période, ses films les plus connus. Après mai 1968, Mocky, dans un esprit similaire mais une veine plus sombre, réalise des films dans lesquels sa critique d’une société gangrénée par la corruption des politiques et la décadence de la bourgeoisie est portée par un élan révolutionnaire certes désabusé mais teinté de romantisme. Solo (1969) en est l’exemple le plus marquant. Jean-Pierre Mocky y interprète le rôle de Vincent Cabral, un violoniste-cambrioleur dont le frère cadet fait partie d’un groupuscule d’extrême gauche adepte de l’action directe. Sans illusion sur la capacité de l’action politique à changer la société, Cabral, solitaire et cynique, n’hésitera pourtant pas à se sacrifier pour tenter de venir en aide à son frère poursuivi par la police. Si certains de ses films rencontrent ensuite un succès public (L’Etalon - 1970, Y a-t-il un français dans la salle - 1982, Le Miraculé - 1987) ou critique (L’Albatros - 1971, Litan : la cité des spectres verts - 1982, A mort l’arbitre - 1984), lorsque ce n’est pas les deux en même temps, d’autres sont moins bien reçus (Un linceul n’a pas de poche - 1974, Le piège à cons - 1979, Une nuit à l’Assemblée Nationale - 1988). Les années 90 seront plus difficiles encore, la production de Mocky devenant selon ses propres termes « underground », sans pour autant l’empêcher de continuer à tourner ses films avec une étonnante régularité (un par an en moyenne) qui fait de lui l’un des réalisateurs français les plus prolifiques.

Souvent satirique voire pamphlétaire, Mocky est ce qu’il est permis d’appeler une forte tête, pour ne pas dire une grande gueule, qu’un tempérament volontiers volcanique et un franc parlé notoire ont souvent fait apparaître comme un provocateur, réputation qu’il n’a par ailleurs pas hésiter à entretenir à l’occasion. Un célèbre épisode de la série télévisée belge Striptease, réalisé sur le tournage de La candide madame Duff (2000), montrait un Mocky vociférant et éructant contre une équipe de technicien passablement blasée, et lui scellait une réputation de cinéaste dont les emportements caractériels confinant à la psychopathologie ont pu éclipser, auprès du grand public, une personnalité marquée par un talent de créateur réel et un attachement profond à des idéaux libertaires.

En 1987, à la question « Pourquoi filmez-vous ? », posée par le journal Libération à 700 cinéastes du monde entier, Jean-Pierre Mocky répondait : « Comme dans toutes les familles, lorsque j’ai eu mes dix ans et que, jeune garçon, mon papa et ma maman me posèrent cette question : « Que veux-tu faire quand tu seras grand ? », je réfléchis pendant un bon mois avant de répondre : pas notaire, pas employé du gaz, pas dans les ministères, pas comme le monsieur du dessus, tout de noir vêtu et qui traine dans l’escalier avec cet air si emmerdé. Non, je veux être libre. Alors dans la rubrique « Liberté », j’ai aligné des métiers : marin, explorateur, journaliste, mais journaliste voyageur, puis enfin cinéaste ou musicien ou peintre. Et voilà. »

La liberté est sans aucun doute l’élément fondateur et primordial de l’œuvre de Mocky.

Liberté dans les méthodes de production, d’abord. Tout à la fois metteur en scène, interprète, scénariste, monteur, producteur et distributeur, Mocky cherche à contrôler l'ensemble du processus de fabrication d'un film et n’hésite pas pour cela a créé sa propre société de production et son propre réseau de distribution (en 1994, il rachète le cinéma parisien le Brady). De la même manière, il préfère toujours se contenter d’un budget réduit qui le contraint à tourner vite (Agent trouble (1987) a été tourné en 19 jours, Le Glandeur (2000) en 12) mais garantit son indépendance. Contrainte qui, du reste, ne constitue pas pour lui un frein mais s’intègre au processus créatif, ce qu’il résume parfaitement dans la formule : « La rapidité, c'est prendre le risque que la qualité soit dans le défaut. »Liberté de ton ensuite, dans le choix des sujets traités. Peu d’institution ont échappé à la critique acerbe du cinéaste qui ne rechignait pas à user d’outrance voire de mauvaise foi lorsqu’il s’agissait de pourfendre la suffisance des détenteurs d’un pouvoir illusoire mais également la bêtise de ceux qui par, passivité ou servitude volontaire, acceptent de le subir. Nombreux sont, dans les films de Mocky les solitaires engagés dans une lutte contre l’abêtissement des masses, utopistes un peu rêveurs comme le héros de La Grande lessive qui veut libérer la population de l'emprise de la télévision, ou loups solitaires désabusés comme celui de Solo. Nombreux, également, ceux qui en s’opposant au système connaissent un destin funeste. Mais au moins périssent-ils avec une dignité intacte.

De la même manière, Mocky refusera les compromis et les petits arrangements et, au confort conditionné, préfèrera toujours la liberté. C’est une histoire de morale. Moraliste mais jamais moralisateur, Mocky pourrait faire sien le célèbre aphorisme nietzschéen : « Il m’est odieux de suivre autant que de guider ».

Jean-Pierre Mocky est mort à Paris le 8 août 2019.

Olivier Pion

Cinéfil n°58 - Septembre 2019

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