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Je me souviens : Manhattan de Woody Allen

Sous le titre générique Je me souviens, nous vous proposons la chronique d’un film qui, pour quelque raison que ce soit, a marqué durablement l’esprit et le cœur d’un spectateur. Aujourd’hui : Manhattan de Woody Allen.

Le restaurant Le Procope était déjà là, à deux pas. Normal puisqu’il a ouvert à Paris au 17ème siècle.

En revanche le MK2 Odéon n’existait pas encore. Au 113, boulevard Saint Germain s’élevait alors le Paramount Odéon. Une unique salle d’environ 300 places, ouverte en 1977 et dédiée à Charlie Chaplin qui mourra le jour de Noël de la même année.

J’ai découvert le Paramount Odéon en 1979 car je venais d’y être embauché comme contrôleur, petit boulot fort bien venu dans une période de vaches maigres.

Début décembre 1979 le Paramount Odéon présentait à l’affiche Manhattan de Woody Allen.

Je me souviens des semaines passées en compagnie de ce film comme d’une période plus que réjouissante. Un hiver ensoleillé.

Tout allait bien. On dirait aujourd’hui que les planètes étaient alignées. Le public était évidemment au rendez-vous. Une affluence maximale, à chaque séance, sans discontinuer. Une sorte d’effervescence palpable, les critiques et le bouche-à-oreille, magnifiquement accordés, ayant mobilisé les foules du Quartier Latin.

Les gens qui n’avaient pas pu pénétrer dans la salle restaient sur place en attendant la séance suivante.

Au bout d’une heure d’attente ils étaient sollicités par un cracheur de feu qui constellait le trottoir de white spirit puis par un jeune et beau guitariste américain blond qui chantait en boucle « Welcome to the Hôtel California, such a lovely place » et dont l’une des caissières du cinéma était tombée amoureuse.

Et puis la fin de la séance précédente était annoncée. Remontaient par l’escalier (unique) des foules aux visages manifestement comblés. La même sensation, plusieurs fois par jour, tous les jours, toutes les semaines, de voir concrètement l’effet produit sur les corps par une œuvre intelligente, accomplie, salutaire, au sens strict « marquante ».

Une fois dans la salle (pleine à craquer) quel bonheur une fois de plus de percevoir la joyeuse tension, l’impatience. Les gens savaient que le moment serait délicieux.

Et puis c’était la ville, le noir et blanc magnifique, un début qui ressemble à un final, George Gershwin et la voix de Woody Allen qui embarquent tout.

Une friandise. Je pense avoir vu Manhattan une trentaine de fois durant cette époque (je crains que ça ne soit davantage) pour le plaisir du film bien sûr mais aussi pour la fascination de voir un (des) public(s) tellement réactifs, captés avec délice, réagissant aux mêmes moments, invariablement.

J’en suis à me demander si au fond de la salle, à la longue, en guettant et en connaissant par avance le rythme de leurs réactions, je n’étais pas un peu en train de me prendre pour le réalisateur.

Entre les séances c’était le moment des cours du projectionniste fier de son plateau à dérouleur horizontal et de ses anecdotes de travail. C’était l’époque des dernières ouvreuses, sous payées, succès du box-office ou pas à l’affiche du cinéma. Woody Allen ne parvenait pas à tout arranger.

Heureusement, le soir tardivement, le petit restaurant algérien du coin nous préparait des sardines grillées.

Mais on se savait attendus quelques heures après par Meryl Streep, magnifique, Diane Keaton « tellement » new-yorkaise, Mariel Hemingway et sa voix de dessin animé.

Et c’était une joyeuse thérapie.

Manhattan c’était la liberté de ton, le naturel des situations, les hors-champs habités, les névroses à chaque instant, mais à chaque instant aussi l’humour, l’élégance et comme un adieu à la légèreté.

Lorsque je revois aujourd’hui, toujours avec le même plaisir, ce film magique, cet hymne à l’urbanité, les sensations reviennent, le paysage intérieur se déploie.

Je me souviens. C’était il y a quarante ans. A New-York et à Paris.

Philippe Lafleure

Cinéfil n°61 – Mars 2020

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