Ce qui frappe dans l'œuvre de Buster Keaton, qui ne sollicite jamais la pitié ou la compassion, est la pugnacité de l'innocent à s'accaparer le monde dès lors que celui-ci devient un obstacle à la réalisation de ses désirs. Rien ne constitue un réel obstacle lorsqu'il s'agit de conquérir sa belle, ou mieux encore de la sauver, quand tous les autres ont abandonné ou que la force brute semble avoir vaincu.
C'est que tout ce qu'il entreprend et réussit lui est dicté par les deux grands instincts qui engendrent les sentiments humains : l'instinct de conservation et l'impulsion amoureuse. Keaton est un grand amoureux qui, la plupart du temps recevra le prix de son énergie amoureuse et tous ses longs métrages ne sont que des déclarations d'amour à la femme désirée ; mais il lui faut des épreuves pour exister à ses yeux. Parfois, une certaine lucidité, lui dont le personnage est un grand timide, lui fait prendre une attitude dubitative quant à son avenir matrimonial (Les Lois de l'hospitalité, Sherlock Jr).
Cela implique une chorégraphie rigoureuse dans laquelle la nature sauvage devient un personnage à part entière, où les décors sont suffisamment gigantesques pour devenir indifférents à l'échelle de l'humain, où l'ensemble de la communauté humaine devient une entité froide et agressive, franchement hostile à toute perturbation (Marcel Oms). Le détournement d'objet, truc fréquemment utilisé dans le cinéma burlesque, est porté là à son apogée. (la partie de Mikado dans Le Mécano de la Général, l'adaptation des objets de cuisine dans La Croisière du Navigator, la balle de base-ball en pierre des Trois âges, etc).
Chez Keaton pas un plan ne se réduit à la simple « magnification » de l'acteur comme il était de règle dans le cinéma burlesque de l'époque, pas une séquence qui ne soit signifiante d'un environnement précis.
La droiture n'est pas qu'une valeur morale abstraite, c'est une façon d'aborder l'espace pour mieux l'affronter et le surmonter. Le comportement de son personnage obéit aux mêmes règles que l'environnement extérieur. Il subit des évolutions dramatiques, violentes, à l'échelle de la planète et seules la volonté, l'intelligence, l'adaptation, permettront de les dominer.
Assemblages de lignes droites, de perpendiculaires, ruptures abruptes de direction, démesure, vitesse qui courbe les étendues plates du paysage américain, forment les grandes lignes de la géométrie de son univers intérieur et extérieur. Le monde de Keaton est immense, jamais clos contrairement à Chaplin. Ce n'est pas à l'échelle de l'activité humaine que les combats se déroulent c'est à une dimension planétaire.
Deux thèmes sont récurrents chez lui : la stupidité des hommes (et plus ils sont costauds plus ils sont « préhistoriques ») et la poursuite délirante qui permet de mettre en place un comique basé sur l'inadaptation de l'homme passif et sa transformation en homme d'action « civilisateur ».
Les Trois Ages figurent les trois ennemis que l'homme véritable doit vaincre pour parvenir à la « désaliénation » : l'animalité, la férocité et l'argent. L'animalité cédera devant la grâce, la férocité devant l'intelligence et l'argent devant la générosité
Dans ''Le Dernier round'' d'abord tenté d'esquiver le combat, il fait face dès que la femme qu'il aime donne un sens à son combat et pulvérise littéralement le gros Battling dans un triomphe suprême de l'esprit et de l'intelligence sur la force brute et aveugle. (Marcel Oms).
Son esprit créatif l'amènera quelquefois sur des chemins bien éloignés de la logique destructrice propre aux comédies burlesques de son époque, contribuant à lui conférer une modernité qu'on ne trouve pas, par exemple, chez Chaplin. Ce sont les péripéties ''nonsensiques'' de ''Sherlock Junior'' par exemple, dont le thème est totalement surréaliste, ou certains gags comme celui de l'ascenseur dans le court-métrage ''L'Insaisissable'' dont l'esprit se retrouvera chez les Marx Brothers par exemple. Un autre exemple, souvent cité, se trouve dans ''Les trois âges'' lorsque pour représenter l'image du héros sur son dinosaure préféré il n'hésite pas à mêler dessin animé et image réelle bien avant Walt Disney ou, lorsque après la première des Fiancées en folie il n'hésite pas à retourner toute la séquence finale du film après avoir constaté que le petit caillou qui roulait à côté de lui dans la séquence initiale avait provoqué des rires.
Mais Keaton est avant tout l'image de la formidable énergie humaine, là où le burlesque se fait tragédie antique, le comique métaphore. Chaplin plie et s'en va, Keaton triomphe. Mais pourquoi vouloir toujours des comiques impuissants ou résignés ?
Il maîtrisa les techniques cinématographiques de son époque avec une précision remarquable. Basée sur les croisements et sur les cheminements, la caméra dirigée par ses vieux complices Cline et Bruckman, est toujours l'œil derrière la tête du héros. Les recadrages, les travellings (il y en a chez Keaton) résultent du soin mathématique apporté au déroulement du gag en cours. La sensation de vitesse est un élément indispensable à la course ou à l'exploit. Compte tenu du matériel de l'époque les longs déplacements (en voiture sans doute) qui accompagnent les courses folles constituent de véritables performances. Rien n'est jamais hasardeux, et le rythme qui s'impose au spectateur démontre un travail de montage étonnamment moderne pour une construction extrêmement rigoureuse.
Contrairement à Chaplin, le monde de Keaton est à multiples dimensions et surtout jamais clos. Ce n'est pas à l'échelle de l'activité humaine que les combats se déroulent, c'est à une dimension planétaire que les luttes se font.
La légende de l'homme qui ne rit jamais est fausse; enfin presque : dans ''The Garage'' de 1919, Keaton tombé d'une voiture s'esclaffe. C'est le seul plan que l'on connaisse où il ne reste pas imperturbable.
Une autre légende voudrait qu'il ait fini sa vie comme un clochard vivant difficilement des maigres rôles qui lui étaient confiés. En réalité, si les années 40/50 furent très dures pour lui, il reçu un Oscar pour l'ensemble de son œuvre en 1959 et termina sa vie dans une ferme restaurée de la vallée de San Fernando en Californie, (Woodland Hills) avec les revenus confortables de ses émissions de télévision et les droits de ses films qu'il avait rachetés.
Jackie Touchard