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Le cinéma en France pendant la grande guerre - 3ème partie

De janvier 1916 à Mars 1917 !

Les exploitants reversent 5% de leurs recettes brutes à l'Assistance Publique au profit des victimes de la guerre, mais, accepté comme un moindre mal par les exploitants, cela n'empêche pas le cinéma de poursuivre sa progression tout au long de l'année 1916, tant en films projetés qu'en nombre de spectateurs tout en utilisant, à peu de chose près, les mêmes recettes dramatiques. Le cinéma fait partie de la vie quotidienne des Français et il est devenu quasiment un acte patriotique. Il reste le support idéal pour propager les valeurs recherchées pour ces temps de guerre : la Patrie bien sûr, la vaillance et le courage mais aussi l'obéissance et l'abnégation, facteurs primaires qui font la force des armées....

Le 12 décembre 1915, il a même été organisé ''La Journée Cinématographique du Poilu''...

Le rôle du metteur en scène a considérablement évolué depuis 1913. Il a cessé d'être le simple enregistreur de ''tableaux'' dictés par des scénaristes simplistes et interprétés par des acteurs de théâtre pour acquérir un professionnalisme, une sorte de co-auteur du film, le patron du projet initial qui participe activement à sa réalisation et en est donc responsable. La participation de grands cinéastes à l'activité militaire et la qualité de ce qu'ils y ont produit, a apporté à leur rôle une plus-value qui constituera la base du grand tournant des années 20.

« Le metteur en scène, c'est l'âme du film et son véritable auteur, bien plus que celui qui fit le scénario, car nulle part autant qu'au cinéma le détail et la présentation n'ont d'importance. C'est lui qui fait toute la préparation, l'exécution et le montage ; il est indispensable qu'il fasse ou surveille tout lui-même, car dans la fragmentation du travail cinématographique, il est la seule unité constante » écrit Henri Diamant-Berger en février 1917 (Diamant-Berger fut scénariste, réalisateur et producteur. Engagé il est blessé en 1915).

L'importance toute nouvelle du rôle incombant au réalisateur est reconnue de l'autre côté de l'Atlantique. Les firmes françaises qui y sont représentées (Gaumont et Pathé essentiellement) appellent leurs meilleurs réalisateurs à les rejoindre.

Émile Chautard (Le Parfum de la dame en noir) Albert Capellani (Notre Dame de Paris, Les Misérables), Léonce Perret, qui est, tant en France qu'aux USA, l'un des plus ardents défenseurs des vertus patriotiques (avec un chauvinisme de propagande que l'on peut trouver excessif aujourd'hui), quittent alors la France en cette année 1916 tout comme Max Linder (engagé par Essanay) suivant en cela Louis Gasnier, Maurice Tourneur et Alice Guy partis avant guerre.

Au mois de juin, la censure se réforme et se renforce en s'adjoignant des représentants civils chargés de faire respecter les vertus morales de la société d'alors. Cette organisation subsistera d'ailleurs, après quelques aménagements, jusqu'en 1974. Dorénavant, les projets de films doivent être conformes aux objectifs militaires et rester les garants des règles et des mœurs de la bonne société civile. Ils sont soumis à un examen préalable avant leur tournage, puis revus après le tournage et avant leur diffusion. Le patriotisme reste la valeur de base, mais ce cinéma est aussi soumis à une rigoureuse pudibonderie, à la volonté de ne pas ''choquer'' les spectateurs par quelques images d'atrocités, toutes ces choses qu'ignorent les films américains...

Les permissionnaires représentent toujours une clientèle recherchée. Mais leurs pérégrinations plus ou moins compliquées pour rentrer chez eux alimentent le ressentiment qu'ils éprouvent vis-à-vis des gens de l'arrière. Les accrochages entre ''Poilus'' et ''Engagés de l'arrière'' ne sont pas rares.

Paris demeure pour certains la ville mythique à découvrir, celle, dont ceux qui rentrent font miroiter les lumières.

« Ayant suivi le boulevard de la République puis l'avenue Gambetta, nous débouchons sur la place du Commerce. Les clous de nos souliers sonnent sur le pavé de la ville. Il fait beau. Le ciel ensoleillé miroite et brille comme à travers les verrières d'une serre, et fait étinceler les devantures de la place. Nos capotes bien brossées ont leurs pans abaissés et, comme ils sont relevés d'habitude, on voit se dessiner, sur ces pans flottants, deux carrés où le drap est plus bleu. »
Henri Barbusse, Le Feu.

On les remarque ces Poilus, ils ont l'allure brute des tranchées ! Tous leurs sacrifices au combat, toutes leurs aventures de permissionnaires semblent émaner d'une immense griserie, d'un univers différent. Le ''pinard'' y est peut-être pour quelque chose ?

Que voit-on dans les salles obscures en cette fin 1916 ?

Toujours les actualités du front et les documentaires sur la France en guerre huilés de propagande guerrière. Rien ne change de ce côté-là ! Mais la fiction est toujours aussi recherchée, pour se changer les idées. André Antoine réalise Les Frères corses d'après Dumas, Georges Monca Rigadin n'est pas un espion et Noël de guerre, Louis Feuillade Le Noël du Poilu, Jacques de Baroncelli : La Maison de l'espoir, Le Jugement de Salomon, Le scandale.

Pour la rigolade, Max Linder tourne encore pour Gaumont : Max entre deux feux, Max et l'espion, Max et la Main qui étreint...

Alsace de Henri Poucnal avec Réjane, une production Films d'Art, Fleurs de Paris de André Hugon avec Mistinguett et Harry Baur offrent aux grandes vedettes du théâtre la possibilité de conforter la ferveur patriotique... Mistinguett est également la vedette de Sourde menace et Fleur de Paris, toujours sous la direction du tandem André Hugon et Louis Pagliéri.

De l'étranger, les séries américaines tiennent toujours les spectateurs en haleine : Le Masque aux dents blanches de Edouard José avec l'indispensable Pearl White (20 épisodes), et Ravengar du duo Gasnier-MacKenzie avec Léon Bary (15 épisodes). On voit aussi La Conscience vengeresse de D.W. Griffith d'après Edgar Allan Poe, tournée en 1914, mais qui sort en mars à l'Aubert Palace.

En novembre, Masciste (Bartolomeo Pagano), ressuscité de Cabiria, revient d'Italie sous la caméra de Luigi Maggi et Luigi Romano Borgnetto pour exalter les vertus de la force mise au service du plus faible.

1917 est une mauvaise année, à tous points de vue.

La situation militaire stagne, la bataille de Verdun (fin 1916) a nécessité de nombreux renforts et provoqué 160 000 morts ou disparus (143 000 chez les Allemands). Elle fait pendant à la bataille de la Somme où Britanniques et Français perdent plus de 300 000 hommes. Les Allemands font meilleure performance... puisqu'ils ne perdent que 170 000 hommes !

En avril c'est le fiasco du Chemin des Dames !

Les soldats français trouvent le temps un peu long et les morts un peu trop nombreux ! Cela alimente leur ressentiment envers ceux de l'arrière qui mènent une vie facile et s'amplifie à chaque permission. Car, dans le pays, les femmes font la queue pour acheter des pommes de terre et de nombreuses grèves éclatent. L'État Major est remis en cause. Certains soldats quittent leur régiment, refusent d'obéir ou ne rentrent pas de permission (à peu près 40 000 cas officiels)... mais la situation est identique chez les Allemands. On fusille quelques soldats (740), pour l'exemple, au motif officiel de mutinerie ou d'espionnage !

Mais, les États-Unis se décident enfin à entrer dans la guerre aux côtés des troupes de la triple-alliance. L'évolution de la guerre prend une tournure nouvelle.

Ce changement de politique, cet engagement dans la guerre est lisible au cinéma. David Wark Griffith tourne Cœurs du Monde, qui sortira en France le 12 mars 1918, doté d'une puissance de reconstitution et d'un sens extraordinaire du rythme pour l'époque. Le scénario situe l'action principale en France et raconte l'histoire d'un jeune américain engagé dans les troupes françaises, qui devra lutter contre les Allemands pour venger et sauver sa fiancée violentée par un officier prussien avant d'être libéré par les troupes françaises. La position est sans ambiguïté.

(Les deux chefs d'œuvre tournés précédemment par Griffith : Naissance d'une nation (1915) et Intolérance (1916) ne seront vus en France qu'en 1919.)

En France justement, l'industrie cinématographique décline de jour en jour, complètement submergée par la production des États-Unis qui après avoir subi une profonde mutation due aux lois anti-trust, dont plusieurs firmes seront victimes, donnent à celles qui ont su se regrouper une vitalité nouvelle qui se traduit par une volonté de conquête du cinéma européen et même mondial (la Triangle Film Corporation, la Vitagraph...)

Les exploitants des salles de cinéma, qui viennent de connaître deux ans d'expansion souffrent du profond marasme économique. Dans le cadre des restrictions, en février, le gouvernement décide que les cinémas devront fermer 4 jours par semaine pour économiser l'électricité.

De plus, la censure est de plus en plus virulente. Pacifisme mais aussi patriotisme excessif, sont toujours prohibés. Toujours pas d'images violentes tout comme il est maintenant interdit de représenter des faits de guerre, des uniformes ennemis, des ambulances, des prisonniers...

Par contre l'ennemi allemand est à dépeindre comme barbare et sanguinaire ( Le Moulin Tragique de Gaston Lainé) ou Le Châtiment (Titre français) de Thomas Ince dans lequel un officier allemand n'hésite pas à livrer un couvent de religieuses catholiques à une horde de Serbes.

(Impossible de connaître le nombre de films interdits ou mutilés car les registres de la censure ont étrangement disparus après la guerre.)

Alain Jacques Bonnet

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