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La représentation de la mafia dans le cinéma italien

1° Au nom de la loi :

Le premier film qui aborde le thème de la mafia dans le cinéma italien est Au nom de la loi de Pietro Germi, film de 1949.

Nous sommes en pleine période néo-réaliste. Le cinéma pose alors un regard neuf sur la réalité politique et sociale d'une Italie, à la Libération. Alors que le cinéma de la période précédente, dite des téléphones blancs, était complètement coupé du réel afin de répondre aux exigences de la propagande fasciste et de l'ordre moral, les cinéastes du néo-réalisme prennent conscience du rôle qu'ils peuvent assumer dans cette société en ruine qui est à reconstruire. Ils voient dans leur art une forme d'engagement qui les pousse à tourner leurs caméras vers une réalité consternante dans le but d'agir sur cette réalité, de dessiller les yeux des spectateurs et ce dans une démarche citoyenne.

Parce qu'elle a su profiter de la Libération, de l'arrivée des troupes américaines qui ont renforcé son pouvoir, la mafia va devenir un thème incontournable du cinéma italien.

Une tragédie :

Le film débute par une voix off qui se propose de nous révéler la vraie nature de la Sicile, « ce monde mystérieux et splendide, d'une tragique et âpre beauté ».

Ainsi dès les premières images, Pietro Germi annonce la tonalité tragique du film pour mettre en scène des conflits mafieux qui se déroulent sur cette terre, appelée autrefois la Grande Grèce, patrie de la tragédie !

Un western :

Tout naturellement, pour raconter la mafia, Pietro Germi se tourne vers le western, forme moderne de la tragédie. L'influence de John Ford, son caractère à la fois sentimental et romantique exerce une profonde influence sur Pietro Germi. Rien d'étonnant à cela car parmi tous ces débutants qui sortent dans ces années-là du Centre Expérimental (école de cinéma italienne à Rome), Pietro Germi est celui qui manifeste le plus sa vocation à greffer des structures narratives de type américain sur des thèmes proprement italiens (revoir à cet effet, Séduite et abandonnée, film qu'il réalise en 1964) et ce d'autant plus qu'il est également le cinéaste italien de cette époque le moins nourri de culture littéraire.

L'analogie avec le western va bien au-delà d'un simple rapprochement formel. C'est le moyen qu'il se donne, à un moment où le cinéma américain inonde les écrans, pour montrer qu'en Sicile en 1949 la mafia, comme hier dans l'Ouest américain les bandes organisées au service des grands propriétaires, exerce en toute impunité son pouvoir au détriment des plus faibles, les paysans, les mineurs, dépossédés de leur outil de travail. Cette figure du juge intègre autour duquel s'articule tout le film, est le révélateur qui permet à Pietro Germi de dénoncer la corruption et la peur qui sévissent parmi les membres de la magistrature chargée de faire appliquer la loi, mais aussi l'exploitation de toute une main d'oeuvre maintenue dans un état de servilité. Il éclaire les spectateurs sur les mécanismes d'exploitation et de contrôle des terres qui permettent à la mafia d'asseoir son pouvoir en Sicile.

L'individu :

Si le film se résout autour de la rencontre de deux individus aux tempéraments bien trempés, le juge Guido Schiavi et le chef mafieux, Passalacqua, c'est que Pietro Germi croit en l'individu, à la capacité de ce dernier d'affronter et de surmonter toutes les difficultés. Chez Pietro Germi, l'individu est toujours au premier plan et c'est en cela qu'il s'écarte des schémas de la tragédie.

Ses films s'achèvent souvent sur des dénouements heureux, ce qui lui vaut d'être accusé de social démocrate par une critique italienne très politisée. Ses choix optimistes s'expliquent par son humanisme, son sens de la dignité humaine, sa générosité qui l'incitent à croire à des lendemains meilleurs, à la capacité des hommes à dépasser les passions pour faire triompher la raison.

2° La victime au centre de la narration :

Si l'influence américaine se fait sentir dans le film de Pietro Germi, pour autant le cinéma italien se démarque du « gangster movie ». Si Martin Scorsese (Les Affranchis, Casino), Brian de Palma (Scarface) ou Francis Ford Coppola (Le Parrain), pour ne citer que les plus célèbres, centrent leur narration sur la figure du mafieux et en font, malgré sa férocité, un être charismatique voire mythifié, il en est tout autrement du cinéma italien. Le mafieux n'est jamais la figure centrale du film. Le véritable protagoniste est toujours la victime, inspirée de personnages qui ont réellement existé.

Citons-en quelques uns et les films qu'ils ont inspirés :

- le syndicaliste socialiste Salvatore Carnevale, assassiné à Sciarra en 1955 (Un homme à brûler des frères Taviani, 1962)

- le jeune militant d'extrême gauche Peppino Impastato, tué à Cinisi le 9 mai 1978 (Les Cent pas de Marco Tullio Giordana, 2000)

- le curé Don Pino Pugliesi, tué en 1993, le jour de ses 56 ans (Alla luce del sole de Roberto Faenza, 2005)

- le secrétaire de la Bourse du Travail de Corleone, disparu dans la nuit du 10 mars 1948 (Placido Rizzotto de Pasquale Scimeca, 2000)

- Rita Atria, une jeune fille de 17 ans morte suicidée après avoir dénoncé au juge Paolo Borsellino, l'organisation mafieuse à laquelle faisait partie sa famille (La siciliana ribelle de Marco Amenta, 2009)

- le jeune journaliste, chroniqueur, Giancarlo Siani, assassiné à Naples le 23 septembre 1985 (Fortapasc de Marco Risi, 2009)

- le général Carlo Alberto Della Chiesa ( Cent jours à Palerme de Giuseppe Ferrara, 1984)

- le juge Giovanni Falcone assassiné à Capaci le 23 mai 1992 (Giovanni Falcone de Giuseppe Ferrara, 1993).

Et bien d'autres encore...

3° Salvatore Giuliano :

Ce film que Francesco Rosi réalise en 1962 constitue un exemple fondateur du film sur la mafia. Bien que son film soit centré sur le bandit sicilien dont le corps est retrouvé dans la cour d'une maison à Castelvetrano en juillet 1950, Rosi s'attache à ne jamais montrer ce personnage en action et lorsqu'il apparaît, ce n'est que très furtivement, telle une silhouette, une sorte de fantôme. Rosi ne nous raconte pas la geste d'un « héros négatif » capable des pires atrocités comme le massacre de Portella della Ginestra où 11 personnes trouvèrent la morts et 27 autres, parmi lesquels des femmes et des enfants, furent blessés. Sa caméra à la manière d'un Sergueï Eisenstein s'attarde d'ailleurs sur ces victimes comme pour nous faire mesurer toute l'horreur de cette tuerie et nous détourner de toute fascination à l'égard de ce meurtrier. Par ce film, Rosi veut explorer toute une société et un système basés sur la connivence et l'omertà. La structure du film consiste à rompre l'ordre chronologique pour lui substituer un ordre logique plus à même de souligner les relations de cause à effet entre les événements évoqués. Son film ne porte pas tant sur le bandit Giuliano que sur la Sicile de la seconde moitié des années 40, cette terre de misère, de pauvreté, où le sens de l'État n'est qu'un vain mot. Tentée un moment par le séparatisme, elle bascule dans la complicité meurtrière entre mafia, banditisme, pouvoir économique et pouvoir politique.

Le cinéma a été tenté par cette histoire dès le lendemain de l'assassinat de Salvatore Giuliano. Mais la censure ou l'autocensure, les avertissements explicites ou implicites, les conseils souvent accompagnés de menaces l'avaient enfoui au fonds des tiroirs. En fait cette affaire ne se limitait pas à la mort du bandit Giuliano. L'enquête pour connaître la vérité sur les circonstances de sa mort, le procès sur le massacre de Portella della Ginestra, l'assassinat en prison de son lieutenant Gasparre Pisciotta, la lutte anti-mafia qui loin de se renforcer, faiblissait, tout cela faisait que cet épisode, important certes de l'histoire contemporaine de la Sicile, prenait une dimension nationale, un exemple du « malgoverno » qui mettait en cause toute la classe politique.

Aussi en 1962, lorsque Francesco Rosi parvient à réaliser son film, celui-ci est censuré et interdit aux moins de 16 ans !

4° Ceux qui luttent contre la mafia :

A/ Fortapὰsc de Marco Risi

Le cinéma italien se démarque aussi du modèle américain du « bad hero », en centrant davantage la narration sur ceux qui combattent la mafia, qui en entravent l'action au prix souvent de leur propre vie.

Le film de Marco Risi, Fortapὰsc (2009) se construit autour d'un personnage qui ne lutte pas contre la mafia pour des raisons idéologiques ou judiciaires mais par refus d'un système à l'intérieur même duquel il vit. Il nous offre ainsi une image non stéréotypée du système mafieux.

Partant d'un fait réel, Marco Risi retrace les 4 derniers mois de la vie de Giancarlo Siani, un journaliste au Mattino de Torre Annunziata (Campanie) qui s'intéresse de trop près aux activités de la camorra. .
S'il choisit comme titre pour son film Fortapὰsc (Fort Apache), c'est parce que la ville, dans laquelle vit son personnage, n'est pas sans nous rappeler toutes celles qui servent de décor aux westerns américains : maisons désolées, plages recouvertes de détritus, constructions inachevées et abandonnées. La loi qui domine est celle du pistolet !

Et comme tout western, ce film rejoint la tragédie : le journaliste se retrouve seul face à un destin inéluctable : il est abattu de dix balles de révolver, un soir, de retour chez lui.

Toutes les personnes mises en cause sont bien réelles et purgent actuellement de lourdes peines de prison.

B/ Gomorra de Matteo Garrone

On retrouve cette dimension tragique dans le film de Matteo Garrone, Gomorra (2008) adapté du livre-témoignage de Roberto Saviano. Ce film qui reçut le Grand Prix du Jury à Cannes en 2009, traite de la camorra, à Naples, plus particulièrement dans les quartiers à risques de Scampia et de Scondigliano. Il se découpe en 5 histoires qui s'entrecroisent, toutes rythmées par le crime organisé et qui développent toutes le thème de la trahison, ressort essentiel de la tragédie.

À première vue, on pourrait croire que Garrone s'inspire des séries américaines où le spectaculaire, le sensationnel finissent par tisser un lien empathique avec l'univers de la mafia. Bien au contraire ! Toute la gestuelle des camorristes n'a rien d'héroïque et nous ne pouvons nous identifier à aucun personnage.

Les images de violence qui déferlent sur l'écran n'ont aucune fonction cathartique. Matteo Garrone ne juge pas, ne condamne pas mais nous met face au mal et nous plonge le temps d'une projection dans les cercles de l'enfer pour que nous en fassions l'expérience.

5° Conclusion :

Au terme de ce parcours nous mesurons toute l'évolution de la société italienne. Si à l'époque de Pietro Germi la mafia était le propre de villages arriérés de Sicile, ce n'est plus le cas aujourd'hui où elle est devenue une norme et un système qui vaut pour tout le pays et bien au-delà si l'on fait référence au film de Claudio Cupellini, Une Vie tranquille tourné en 2010.

Dans son film, Au nom de la loi, Pietro Germi pensait qu'un juge intègre pouvait, par le pouvoir de la parole, venir à bout de ce fléau. Force est de constater aujourd'hui qu'il n'en est rien et que le combat se révèle beaucoup plus difficile. Il met en cause les mentalités de gens résignés qui vivent dans un système économique et politique pourri de l'intérieur par les mafias.

On pourrait terminer par l'évocation d'un film de Leonardo Costanzo, L'intervallo (2012) qui met en scène deux adolescents Salvatore et Veronica. Salvatore est un jeune garçon assez timide qui est contraint par la camorra de surveiller, dans un asile psychiatrique abandonné, une jeune fille Veronica qui s'est montrée rebelle aux lois du milieu qui régissent le quartier de Naples dans lequel ils vivent.

Contrairement au film de Garrone, la violence est rejetée dans le hors-champ. Mais ce qui rapproche ces deux films, outre le fait que nous sommes mis face au spectacle du mal, c'est l'absence de volonté de s'en sortir de la part des victimes ! On ne lutte pas contre la mafia, on vit avec !

Louis d'Orazio

Source : Gianni Canova; la (dis)onorata società. la rappresentazione delle mafie nel cinema italiano; in Quaderni des CSCI; 2011

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