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Leopardi comme une réponse aux temps présents

La nature demeure toujours verte, ou avance plutôt
Par de si longs chemins
Qu'elle semble immobile. S'effondrent les royaumes,
Passent nations et langues : elle ne voit rien,
Et l'homme se prévaut d'être immortel !
Le Genêt   

 Plus de 300 personnes ont assisté à la projection du film de Mario Martone, Leopardi, (Il giovane favoloso), un chiffre remarquable quand on sait que ce poète, bien que considéré en Italie comme le plus grand après Dante, est méconnu en France. De plus, vouloir raconter sa vie alors qu'il est mort à l'âge de trente-neuf ans sans avoir participé aux combats de son siècle, et sans qu'aucun fait marquant ne soit venu ponctuer sa courte existence, relève d'une gageure de la part d'un cinéaste qui entreprend de réaliser un ''biopic''. Or le charme a opéré et le film a donné envie à bon nombre de spectateurs de se plonger dans la lecture de ses œuvres.

C'est un véritable hymne d'amour que Mario Martone compose en l'honneur de ce poète venu achever sa vie dans sa ville, comme si un même attachement à Naples unissait le poète et le cinéaste.

En effet, c'est sur les pentes du Vésuve que s'achève le voyage de Leopardi, plus philosophe que poète ou du moins autant poète que philosophe, un voyage fait de solitude, de souffrances, de gloires posthumes. C'est dans cette ville de Naples dont la nature trop violente fascine et effraie tout à la fois les voyageurs qui y séjournent, qu'il va jusqu'au bout de son système de pensée. Sur les pentes du Vésuve où le genêt lutte pour sa survie, il mesure toute l'indifférence de la Nature capable de détruire les civilisations comme celle de Pompéi hier et peut être de Naples demain.

Mario Martone, mettant ses pas dans ceux de Giacomo Leopardi, nous invite à reparcourir son voyage qui depuis la petite ville de Recanati, berceau familial niché au cœur des Marches va le conduire jusqu'à Naples.

Il construit son film autour de trois moments importants dans la vie du poète. Il nous le montre d'abord chez lui, à Recanati, dans la bibliothèque paternelle où il étudie le passé, apprend les langues anciennes et rêve de gloire.

Il étouffe dans l'étroitesse de ce nid familial et aspire à connaître le monde au-delà des collines qui ferment son horizon.

Enfin, à 24 ans, il parvient à quitter sa ville natale qu'il hait et qu'il aime par-dessus tout. Elle ne peut lui offrir ce qu'il attend de la vie. Il arrive à Florence, plein d'espoirs bien vite déçus. Les milieux littéraires qui le reçoivent le célèbrent et finissent par le marginaliser, faute de le comprendre et de l'aimer. Car c'est d'amour que Leopardi a besoin, cette expérience de l'existence qui pousse à réfléchir sur soi et au-delà sur l'être humain.

Cette quête le conduit enfin à Naples, dernière étape de son voyage, la ville de son ami Antonio Ranieri, la ville la plus à même de l'accueillir et de répondre à ses attentes. Il tombe littéralement amoureux du petit peuple de Naples, de cette population des bassi où il côtoie les prostituées, les gamins des rues, i scugnizzi, où dans les tavernes, il partage un verre de vin avec les plus humbles comme si plonger dans les entrailles de cette ville, celle de Martone, réveillait en lui cette soif de vivre, cet amour des hommes. Il y a chez Leopardi une force qui le pousse toujours vers les autres, et qui est la marque de son amour pour l'humanité.

Mario Martone justifie ses choix artistiques par le fait que chez Leopardi, tout ce qu'il écrit est de nature autobiographique. L'écriture est la trace que Leopardi nous laisse de son existence, un cri de révolte contre toutes les contraintes, toutes les prisons qui martyrisent son corps jusqu'à la déformation et qui brident son esprit. La famille, la religion, les études, la société et ses hypocrisies, la politique, la culture, sont autant de carcans dont il veut se défaire. Leopardi est ce jeune homme en révolte contre tout ce qui nuit à la liberté à laquelle il aspire. Chacun de nous peut se reconnaître en lui dès lors que nous partageons ce même élan vital. Elio Germano par son interprétation admirable qui repose sur une identification tant émotive que physique, a su rendre avec finesse, rigueur et une grande sensibilité l'image de ce jeune rebelle que fut Giacomo Leopardi.

Cette empathie qu'il nous donne en partage, nous fait mesurer combien cet homme, incompris des intellectuels de son temps, est notre contemporain. Alors qu'à son époque s'élaborent toutes les utopies qui visent à faire croire au bonheur de l'humanité, Leopardi ironise sur l'idée que l'on puisse vouloir le bonheur des masses alors que l'homme est condamné, par nature, au malheur : c'est là le tragique de son existence. Nous avons eu besoin de deux guerres mondiales, des camps d'extermination pour partager son désenchantement et comprendre qu'il n'y a pas de progrès en Histoire. Ce ne sont pas les événements récents et les menaces qui pèsent sur nous qui pourrons nous démentir.

On a voulu expliquer son pessimisme par ses disgrâces physiques comme si sa conception de la condition humaine ne pouvait être que la conséquence d'une frustration personnelle d'un homme condamné à n'être qu'un misanthrope qui n'aurait rien d'autre à nous proposer que son dégoût de la vie.

Or chez Martone, Leopardi n'a rien du misanthrope que certains ont voulu voir en lui. Au contraire ! Bien que malheureux, déçu par l'existence et les liens qu'il a voulu tisser avec les intellectuels de son temps, Leopardi garde une capacité d'émerveillement intacte.

Tout chez lui n'est que soif de vivre. Et si l'homme soumis à l'indifférence de la nature est condamné à n'avoir d'autre horizon que le néant, le seul espoir qu'il peut nourrir est la compassion envers autrui, car la seule utopie à laquelle il peut croire et qu'il convient de défendre, c'est l'Homme lui-même.

Merci à Mario Martone d'avoir dépoussiéré l'image et l'œuvre de Giacomo Leopardi et d'en avoir restitué toute la modernité.

Louis d'Orazio

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