Rechercher un texte sur le site

Le cinéma en France pendant la grande guerre - 4ème partie

De mars 1917 à novembre 1918 !

En mars, le Service Cinématographique des Armées se réorganise et ce sont les militaires eux-mêmes qui prennent en charge les prises de vue de la guerre et en confient la réalisation à des professionnels du cinéma. Les films de propagande acquièrent une nouvelle dimension dans laquelle les autorités militaires, en premier lieu les généraux, n'hésitent plus à se laisser mettre en scène (Pétain goûtant la soupe, Visite de M. Clémenceau à Noyon ! Alfred Machin le 09 04 1917).

Les Annales de la Guerre vont désormais constituer les archives du cinéma militaire ! Dans les salles se programment Chronique de guerre, La Fabrication des obus Viven, Paris après trois ans de guerre, La Femme française pendant la guerre (tourné par Alexandre Devarennes)... qui sont aussi projetés aux soldats.

Au cours de cette année 1917 la femme française est devenue un modèle ! Travailleuse dans les usines d'armement, couturière d'uniformes, ambulancière, infirmière, fermière, elle est placée au premier rang de ''ceux qui se battent'' et mise à l'honneur. Deux objectifs sont de ce fait poursuivis. D'une part il importe de démontrer aux soldats que leurs femmes sont actives et concourent aussi à l'effort de guerre, d'autre part il est important de convaincre les pays étrangers de l'importance de l'engagement des Français et comment la France entière lutte dans cette guerre !

Et pourtant les salaires ne sont pas élevés ! Messieurs Renault et Citroën sont prospères !

Sur les écrans les images des vrais combats sont rares ! Ce n'est pas la conséquence d'une décision politique ou stratégique mais simplement parce qu'elles sont difficiles à filmer, sinon impossible.

N'oublions pas que dans ces années 1910, le matériel de prise de vue est encore simpliste. L'opérateur doit rester debout derrière sa caméra dont il tourne la manivelle à la main. La caméra est fixée sur un trépied d'un mètre cinquante, difficile à transporter et peu maniable. Comment pourrait-on obtenir des images d'assaut ou de charges ennemis ? Quelle cible idéale ferait l'opérateur ! Et puis, si même un téméraire s'y risquait, comment récupérer les images sous le feu des mitrailleuses et le déferlement des obus à Shrapnels ?

Alors on verra surtout des images de cantonnements, de tranchées, de tirs d'artillerie, de bombardements lointains, de transport de troupes et, bien sûr, la relation détaillée des visites de généraux et d'hommes politiques dans des tranchées où ils ne risquent rien !

Les scènes de bataille sont en grande majorité reconstituées en zone pacifiée avec, cependant, la recherche de la plus grande véracité possible !

Mais une certaine usure se fait jour envers toute cette propagande même si l'implication de quelques grandes vedettes fourbit encore le prestige national : Mères françaises de Louis Mercanton et René Hervil avec Sarah Bernhardt sorti le 14 janvier au Trocadero et Mistinguett qui sera deux fois détective chez Hugon et Pagliari.

La fiction est nettement privilégiée par les spectateurs et les cinémas parisiens retiennent leur public avec une grande série française qui damne le pion aux Américains : Judex, en 20 épisodes avec René Cresté, Musidora et l'oubliée Yvette Andreyor réalisée par l'infatigable Feuillade. Seront aussi des succès Le Coupable de René Autoine et à un moindre niveau Mater Dolorosa de Gance...

Évidemment c'est toujours les séries américaines qui tiennent le haut du pavé. À ce moment on peut voir Le Courrier de Washington avec la récidiviste Pearl White plus que jamais Reine du ''serial'', (15 épisodes) et des grands mélos comme Aube et crépuscule de Henry King qui fait découvrir au public français Little Miss Sunshine.

Dans le domaine de la galéjade, c'est la série des Plouf de Roger Lion (reprise par Fernand Rivers) qui amusera les permissionnaires pendant 12 films, tout comme Georges Monca avec son Téléphone de Rigadin, Max Linder avec Max veut divorcer ou Édouard-Émile Violet avec un épisode de sa série Lucien s'est emballé...

Pour l'aventure et le drame, les Parisiens ont le choix entre une première version de Les Mystères de Paris avec Francesca Bertini, Monte Christo d'Henri Pouctal, Âmes de fous de Germaine Dulac. Charlot reste toujours le préféré des Poilus. Là, il s'évade !

Sur le front, les Poilus ont droit à des projections en plein air lorsqu'ils ne sont pas appelés pour un assaut ou une corvée spéciale (comme d'aller récupérer les morts et les blessés sur le no man's land du champ de bataille). La permission est de plus en plus attendue, mais elle fait retrouver le parfum d'une vie oubliée, révèle parfois des drames conjugaux (trois ans de séparation...) et fait souvent du retour au front un véritable enfer. Bien préférable est la ''bonne blessure'' celle qui conduit à la réforme !

« La guerre était surtout ressentie à Paris à travers la présence des permissionnaires en bleu horizon fané, assis sur les bancs des Champs-Élysées, et passant leurs courtes vacances à regarder passer des Parisiens dont les habitudes semblaient à peine changées, et des Parisiennes qu'ils trouvaient chouettes, qu'elles le fussent ou non. Les prostituées, qu'on voyait surtout le soir, dans la pénombre, étaient déguisées en veuves. » Marguerite Yourcenar : Quoi ? L'éternité.

Les bombardements sur Paris n'ont pas cessé. Le ''Canon de Paris'' un petit canon de 350 mm, d'une portée de 160 Km est toujours braqué sur la capitale française. Parfois les salles de cinéma doivent être évacuées.

En novembre 1917, c'est la révolution en Russie. Mais ce n'est pas encore le moment de voir des films soviétiques...

1918 : La France, comme l'Allemagne, est exsangue ! Mais l'arrivée des troupes US suscite un nouvel espoir et donc un nouveau déferlement de messages patriotiques et belliqueux qu'encourage la seconde bataille de la Marne, en juillet, qui voit les troupes allemandes perdre du terrain. Pourtant en mars, le traité de Brest-Litovsk avec les Soviétiques, avait permis l'arrivée de renforts ! Ce même mois la Grosse Bertha pilonne Paris (gros dégâts, mais en fait le nom de Grosse Bertha est impropre. Le véritable obusier de ce nom, 420 mm, ne fut utilisé qu'en Belgique), les Zeppelin sont nombreux et déversent leurs bombes pendant que les Gotha larguent leurs obus.

Fléau contre fléau, en mai apparaît la grippe espagnole (une autre excellente camarde avec ses 15 millions de morts dans le monde). On désinfecte les salles de spectacle, on prend du Luséol. En pure perte évidemment ! L'épidémie est beaucoup plus efficace que les Zeppelin, les Taube, les Gotha et la Grosse Bertha réunis : on ramasse chaque jour entre 150 et 300 morts !

Pour les Alliés, alors que depuis trois ans les Français et les Anglais ont subi de nombreux échecs, de multiples revers militaires, ont pleuré sous l'immense litanie des morts avec les deuils présents dans presque toutes les familles, ont supporté une épidémie sans pitié, tout cela semble s'effacer devant la perspective de la victoire ! Les militaires ont délégué à quelques civils le soin d'apporter un dernier sursaut de vigueur à un peuple massacré !

La propagande n'a jamais été aussi prégnante et s'inscrit dans un consensus national qui fait oublier 1917 ! De nombreuses bandes pédagogiques informent le public des dangers sanitaires : La Tuberculose menace tout le monde et Pour résister à la tuberculose, Une dent propre ne se carie jamais, trois films signés Jean Comandon, un médecin...

Reflet direct de la réalité d'un pays, la production cinématographique repart de plus belle pendant que les réalisateurs du S.C.A. approvisionnent avec constance les actualités du cinéma parisien. Les recettes des exploitants de salles qui avaient considérablement diminué en 17 et jusqu'au 1er trimestre 1918 reprennent des couleurs malgré l'augmentation des tarifs de location et des taxes.

Le prix d'une place de cinéma oscille entre 50 cts et 5 frs selon l'emplacement (parterre, balcons) et le standing du cinéma.

Paris reste Paris !

« Mobilisés en pleurs devant la gare de l'Est, femmes dans les usines d'armement, scènes de saccage des magasins supposés allemands, Zeppelin échoués aux Champs-Élysées...

La ville est confrontée à la pénurie, au deuil de ses enfants tombés au front ; elle est touchée dans sa chair par les bombardements et se voit exhortée à garder la tête haute face à l'adversité. Les contingents en partance pour le front y croisent ceux qui en viennent, blessés ou permissionnaires. Pourtant, les théâtres, les cinémas et les grands cafés continuent d'accueillir une vie mondaine, oisive et frivole. Gardienne de l'honneur national et capitale des plaisirs, Paris oscille en permanence entre les deux images, morale et futile, que le front lui renvoie » Manon Pignot.

Les soldats américains ont investi Paris. On les remarque vite dans les cinémas des boulevards... ce sont les seuls qui sifflent pour exprimer leur satisfaction !

Séries et mélodrames patriotiques sont toujours aussi populaires. Ils n'ont guère évolués dans leurs thèmes mais ont gagné en efficacité et en techniques ? Bien sûr, il s'agit toujours depuis le début de la guerre de glorifier l'action militaire, l'héroïsme et le courage. N'oublions jamais de Léonce Perret, L'Impossible pardon de Théo Bergerat, La Route du devoir de Monca, Les Enfants de France pendant la guerre d'Henri Desfontaines, mais aussi La Dixième symphonie d'Abel Gance, La Sultane de l'amour de René Le Somptier, La fugitive d'André Hugon, Les Travailleurs de la mer d'André Antoine, Ames de fous de Germaine Dulac, contribuent à la portée du message, tout comme les séries Tin Minh (12 épisodes) de Feuillade et Le Comte de Monte-Cristo de Pouctal en 8 épisodes.

Les scenarii ne font pas forcément dans la légèreté. Dans L'Âme du Bronze d'Henry Roussel, le héros est précipité par un ennemi dans une coulée de métal en fusion destinée à la fabrication d'un canon ! L'âme du canon au service de la France...

Marcel L'Herbier tourne Rose-France son premier long-métrage.

On rigole toujours avec Lucien cambriolé-cambrioleur de Violet, Une vie de chien de Chaplin, Fatty cuisinier de Roscoe Arbuckle dans lequel Buster Keaton présente son image aux Parisiens.

Les Américains monopolisent les grandes salles comme L'Olympic ou le Maillot Palace où on peut y voir Les Mystères de la jungle, série de 18 épisodes de Jacques et Harry Harvey, avec Mary Walcamp, Une Fleur dans les ruines de Griffith et aussi quelques westerns comme : La Reine du Klondyke de Reginal Barker ou Le Justicier avec William Hart.

C'est aussi la première apparition d'un héros qui va devenir un des grands mythes cinématographiques : Tarzan chez les singes de Scott Sydney avec Elmo Lincoln dans le rôle-titre.

Le 1er septembre il s'ouvre même un nouveau cinéma à Paris, le Royal Wagram qui programme pour son inauguration Vingt Milles lieues sous les mers une réalisation US des frères Williamson.

Quelques pépites viennent du Nord comme Le Trésor d'Arne de Mauritz Stiller.

Charlot soldat qui pour la première fois présentait la guerre sous un angle comique sortira à Paris le 20 octobre 1918, quelques jours avant l'Armistice.

Le 11 novembre, Guillaume II abdique et les généraux allemands signent l'Armistice. Fin du massacre !

Le cinéma a bien vécu la guerre ! Il a même bien vécu DE la guerre.

Les cinéastes d'avant-guerre ont pu, dans l'ensemble, participer au conflit avec leurs films dont la plupart ressortaient de commandes, émanant soit de leur firme productrice soit directement des autorités militaires. Le langage cinématographique a beaucoup évolué avec la nécessité de montrer à la fois des événements et des sentiments puissants et complexes pour convaincre les spectateurs des vertus nécessaires à la poursuite de la guerre.

Aucun film ne pouvait se montrer défaitiste, antimilitariste ou simplement pacifiste !

S'il en a existé, on ne les a jamais vus !

Seul peut-être, le J'accuse d'Abel Gance, sorti en 1919, (Gance fut réformé et reclassé dans les services auxiliaires) se fait plaidoyer pour dénoncer les horreurs de la guerre. Mais il subsiste dans ce film une ambiguïté fondamentale car, malgré les malheurs qui frappent civils et militaires, son message réel souligne combien il est nécessaire de terminer la guerre et, pour cela, encourage à poursuivre jusqu'au bout les '' justes combats''...

(La version sonorisée de 1937 sera, elle, sans ambiguïté, mais les temps auront changé).

La valeur pédagogique du cinéma, disons même sa valeur propagandiste a marqué l'esprit de ceux qui, auparavant, ne croyaient guère à ces images qui bougent...ou qui restaient sur le souvenir d'une attraction de foire. C'est tout à la fois Méliès et Lumière qui remportaient la partie ! Le cinéma était passé de l'artisanat à l'industrie !

Le 13 mai 1918, Louis Delluc écrit dans la revue Le Film : « Nous assistons à la naissance d'un art extraordinaire. Le seul art moderne peut-être, avec déjà sa place à part et un jour sa gloire étonnante, car il est en même temps, lui seul, je vous le dis, fils de la mécanique et de l'idéal des hommes».

Revu aujourd'hui, Vendémiaire de Louis Feuillade, réalisé fin 1918, apparaît comme une œuvre majeure du cinéma français par son réalisme quasi-documentaire... bien avant le néo-réalisme.

1 400 000 morts plus tard....1919 sera une grande année pour le cinéma.

« La guerre a été, pour les hommes de notre génération, le temps de la découverte du cinéma. Sans doute, avant 1914, nous arrivait-il de passer une heure ou deux devant un écran. Mais ce n'était qu'un divertissement sans conséquence, une manière de tuer une soirée... Personne ne pouvait prendre au sérieux cette lanterne magique d'une si pauvre ambition... Mes camarades se moquaient de moi et de mon goût pour ces facéties dérisoires. Du reste, je n'en étais pas très fier. Il a fallu la guerre pour nous dessiller les yeux et pas à tous ; le gros de la troupe n'a suivi qu'à dix ans d'écart. Pour ma part, j'ai reçu le coup de foudre, j'ai brusquement compris l'avenir et envisagé la puissance du cinéma, l'empire qu'il allait conquérir sur l'imagination d'un siècle, en 1917 ou 1918. C'a été une sorte de tonnerre, une explosion. Peut-être la guerre, en rompant nos cadres, nos habitudes, notre vie , a-t-elle contribué à l'essor du cinéma , a-t-elle accru le pouvoir des images et du silence et nous a-t-elle inclinés vers un état de barbarie visuelle et taciturne, de délire muet, de rêve concret, état qui peu à peu se transforme et s'atténue. » Alexandre Arnoux.

Les années 20 tentèrent d'oublier l'horreur du conflit et elles allaient effectivement consacrer le cinéma en tant que grand art moderne avec l'arrivée des premiers critiques de cinéma professionnels dans les quotidiens en 1921.

Alain Jacques Bonnet

(Si vous êtes adhérent, identifiez-vous pour pouvoir commenter l'article)