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John Ford - L'Homme qui tua Liberty Valance, 1962

"Quand la légende dépasse la réalité, imprimez la légende"

« Je me nomme John Ford et je fais des westerns » : c'est ainsi que le cinéaste se présenta devant la commission des activités anti-américaines à l'époque du mac-carthysme. Serait-ce l'humble aveu d'un cinéaste qui aurait abordé le western uniquement comme un genre ? Toute son œuvre, et plus particulièrement ce film que programme la Cinémathèque de Tours pour sa séance de clôture, nous prouvent le contraire. La conquête de l'Ouest élevée au rang de mythe par le cinéma hollywoodien a toujours été pour John Ford à l'origine de sa réflexion sur l'histoire de son pays. Si «le cinéma de John Ford est l'oeuvre d'un homme qui apprend à regarder l'Histoire, à comprendre ce qu'est une image et un point de vue », comme l'écrit Nicolas Saada dans l'ouvrage que les Cahiers du cinéma ont consacré à John Ford, L'Homme qui tua Liberty Valance en est l'illustration parfaite.

Ce film écrit à partir d'une nouvelle de Dorothy Johnson raconte l'histoire d'un homme de l'Est, Ransom Stoddard, installé dans l'Ouest, qui va construire sa carrière d'homme politique sur un mensonge. Interprété par James Stewart, il est pour tous l'homme qui a réussi à tuer un dangereux hors-la-loi, Liberty Valance, qui faisait régner la terreur dans la petite ville de Shinbone, ce qui lui vaudra d'être élu au Sénat américain.

Par rapport au texte d'origine, John Ford apporte quelques modifications. Liberty Valance devient l'homme de main des gros éleveurs qui, dans un contexte de campagne électorale, ne veulent pas que ce territoire de l'Ouest devienne un État. Quant au sénateur Ransom Stoddard, il avoue aux journalistes venus recueillir son histoire devant la dépouille de Tom Doniphon la vérité sur la mort de Liberty Valance. Nous apprenons alors que, contrairement à la légende, ce n'est pas lui qui débarrassa la petite bourgade d'autrefois du dangereux bandit, Liberty Valance, mais Tom Doniphon, mort dans l'indifférence et l'oubli.

Le film se construit comme un long flash-back au cours duquel, Ransom Stoddard, devenu narrateur de sa propre histoire, confesse finalement la vérité, et lave ainsi sa conscience d'un secret qui lui pesait. Cette démarche, toute catholique, que John Ford imprime à son personnage, s'explique par une volonté de sa part de remettre en cause ce genre cinématographique dont André Bazin disait qu'il représentait « le cinéma américain par excellence ». Par un effet métonymique, l'aveu de Ransom Stoddard, voulu par John Ford nous renvoie à l'histoire même du western qui apparut alors que la conquête de l'Ouest n'était pas encore achevée, comme si pour se laver de ses péchés de conquête, l'Amérique éprouvait le besoin de se justifier et de retrouver dans ces films qui glorifient les paysages de l'ouest, cet Eden d'avant la faute.

Avec L'Homme qui tua Liberty Valance, John Ford semble renouer avec l'époque des premiers westerns, comme s'il voulait revenir à la genèse du mythe. Il choisit une pellicule en noir et blanc, et a recours à des personnages stéréotypés comme Liberty Valance, exagérément méchant ou comme le marshall Link Appleyard ridiculement burlesque. Il retourne même dans les studios, lui qui avait choisi les paysages grandioses de Monument Valley comme décor de La Chevauchée Fantastique, de La Charge Héroïque ou de La Prisonnière du Désert. Plus qu'une représentation somme toute assez conventionnelle de l'Ouest américain, ce territoire sacré des Indiens Navajos a toujours constitué pour John Ford dans une démarche mystique un décor digne des tragédies grecques à la manière des palais mycéniens.

Or, dans L'Homme qui tua Liberty Valance, John Ford se détourne de Monument Valley et renonce aux paysages si caractéristiques du genre comme s'il voulait remettre en question ce qui a toujours fondé la légitimité du western, à savoir cette notion de frontière que les pionniers et les représentants gouvernementaux n'ont eu de cesse de faire reculer au détriment des territoires de chasse des Indiens. Il n'est pas anodin de rappeler que le dernier film sur l'Ouest, tourné par John Ford en 1964, Les Cheyennes, raconte l'exode de ces Indiens chassés de leur territoire et obligés de rejoindre dans la faim et le froid la réserve que les Blancs leur assignent, un camp de concentration avant l'heure.

Privant le paysage de tout statut narratif, John Ford, dans L'Homme qui tua Liberty Valance, se concentre davantage sur ses personnages, leurs visages, leurs corps dans cette théâtralité si caractéristique de son cinéma. La scène du duel, scène fondamentale du film, qui oppose Ransom Stoddard à Liberty Valance est montrée deux fois, avec deux points de vue différents. Dans une première séquence, filmée en champ-contrechamp, le spectateur est invité à partager le regard de Ransom Stoddard et donc son point de vue, celui de l'homme qui tua Liberty Valance. Dans une deuxième séquence, qui met en images l'aveu du sénateur Ransom Stoddard face aux journalistes, la même scène est vue selon le point de vue de Tom Doniphon, véritable meurtrier du hors-la-loi, dans un axe perpendiculaire à la première, comme si ces deux axes de prises de vue matérialisaient l'écart entre la légende et la réalité.

Ainsi ce duel au pistolet, affrontement ultime de deux rivaux, dans cette chanson de geste moderne qu'est le western, n'est qu'un assassinat camouflé en acte de bravoure. Le passage du territoire à l'Etat, étape constitutive des États-Unis et enjeu du film relève d'une supercherie que souligne le rédacteur en chef du journal local venu recueillir la confession de Ransom Stoddard, lorsqu'il affirme vouloir imprimer la légende et non la réalité. Ainsi une imposture est à l'origine du mythe fondateur, celle qui veut que l'Histoire doive s'effacer au profit de la légende.

John Ford n'est pas le seul cinéaste américain à vouloir dénoncer cette violence sur laquelle s'est construite la nation américaine. Comme lui, Anthony Mann refuse d'imprimer la légende. Tous ses westerns montrent une réalité nourrie de violence. Cependant, John Ford, dans sa vision pessimiste de l'humanité, va au-delà d'une simple dénonciation de cette violence originelle. Pour lui il ne peut y avoir de civilisation sans la brutalité par laquelle elle s'engendre. Il semble gagné par la désillusion sur l'avenir de la démocratie. Et s'il dénonce la notion de frontière, essence même du western, c'est tout simplement parce qu'il ne fait plus confiance à son propre pays. Il ne croit plus au pouvoir de la loi. La mort de Liberty Valance, par cette mise en scène d'un drôle de duel confirme le règne de l'arme à feu et n'est pas sans annoncer, toute proportion gardée, l'assassinat de John Kennedy, l'année suivante. Le western qui s'est voulu une ré-écriture de l'histoire américaine, n'est qu'une légende vouée à cacher une réalité bien plus triviale. Tout n'est que mensonge et abus de confiance, de la part des politiciens comme des journalistes et des cinéastes.

Louis d'Orazio

Références bibliographiques :

A la recherche de John Ford par Joseph McBride; éditions: Institut Lumière/Actes Sud
Pour John Ford par Jean Roy; éditions du cerf
John Ford; ouvrage collectif aux éditions des Cahiers du Cinéma

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