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Tours et les festivals de cinéma, une histoire d'amour et de larmes

"Tours, capitale du court métrage", le livre de Donatien Mazany, relate le parcours aussi riche que tumultueux du festival du court métrage de Tours, de 1955 à 1971. Mais la saga des festivals de cinéma à Tours ne s'arrête pas là. Petit rappel d'une histoire d'amour entre Tours et le cinéma, dont les rebondissements sont dignes d'un grand film d'action.

Dans son livre, Donatien Mazany explique les raisons multiples qui ont conduit à la disparition de ce festival dédié aux courts métrages : problème politique suite au scandale provoqué par le film cubain Hanoï mardi 13, crise du court métrage dans l'économie du cinéma, mais aussi répercussion inattendue de "L'affaire Langlois" lorsque le ministre de la culture André Malraux, décide de remplacer Henri Langlois à la tête de la Cinémathèque française par Pierre Barbin, qui n'est autre que le directeur artistique des journées tourangelles.

Henri Langlois a t-il eu envie de se venger de Pierre Barbin qui avait osé vouloir lui prendre sa place, et aller chasser sur son territoire ? Ce n'est pas impossible ! La création à Tours d'une antenne de la Cinémathèque française à la fin de l'année 1972 pourrait en tout cas le laisser penser. Mais Langlois venait à Tours depuis quelques années déjà, à l'invitation de l'Association des amis de la Cinémathèque, et la nomination de Lionel Tardif à la direction du centre culturel du Beffroi a sans doute été un élément déterminant pour que Langlois s'investisse d'une manière plus importante dans la vie culturelle tourangelle.

Les Rencontres Henri Langlois, de Tours à Poitiers

Quoi qu'il en soit, dès 1976 Langlois et Tardif "décident d'organiser une nouvelle manifestation consacrée aux films de fin d'études, pour combler le vide créé par la disparition du FCMT" (1). Un comité d'organisation est créé, où l'on trouve Guy Renard qui devient le secrétaire, Alain Irlandes, secrétaire adjoint, Pierre Dubiau (adjoint au maire) trésorier, Philippe Martinet attaché de presse, et Alain Julien Laferrière maquettiste...Le festival comprend une compétition de films de fin d'étude (pour laquelle Langlois va faire profiter l'organisation tourangelle de ses très nombreux contacts avec les écoles de cinéma de par le monde), ainsi qu'une sélection de films de fin d'étude de cinéastes reconnus. C'est ainsi que le festival programme les premiers films de Roman Polanski, Marco Bellochio, Alain Resnais, Jacques Demy, Uberto Pasolini (réalisateur de Une belle fin récemment sorti en salle), etc. Les jurys successifs regroupent aussi d'importantes personnalités tel que Richard Leacock en 1977, Jerzy Kawalerowicz en 1978, ou les français Bernadette Lafont, Fanny Cottençon et Henri Colpi. Le festival grandit vite et Lionel Tardif, toujours directeur du centre culturel du Beffroi, ne peut mener de front les deux activités. Il abandonne donc son poste de directeur artistique du festival. C'est à partir de 1985 que les choses se compliquent, avec un nouveau directeur qui ne serait pas à la hauteur, puis une nouvelle équipe en 1987, qui entretient des relations conflictuelles avec la mairie. Les dernières Rencontres Henri Langlois à Tours ont lieu à la fin de l'année 1989. Car en août 1990, dans un climat devenu de plus en plus houleux, l'équipe des Rencontres quitte précipitamment la ville "pour marquer son opposition à la tenue à Tours de l'Université d'été du Front national" (2). Le festival s'installe à Poitiers où il existe toujours.

Un festival Henri Langlois à Tours, un autre à Poitiers

Le maire de Tours demande alors à Lionel Tardif de remonter un festival, ce qu'il fera rapidement, puisqu'en février 91 il relance un projet qui a pour titre "Festival international Henri Langlois de Tours cinéma et télévision". Pour l'occasion, une nouvelle association est créée, qui prend le nom d'Association Henri Langlois pour la promotion des arts de l'écran. Elle est présidée par Patrick Baleynaud (adjoint à la culture de Jean Royer) et s'installe dans les locaux de la rue des Tanneurs. Un jury international est désigné, il est présidé par Samuel Fuller et les invités se nomment Henri Chapier, Arthur Joffe, Jean Rouch, Denis Boivin, Irène Jacob, etc. Pour la télévision, Jérôme Clément, président de la Sept, se retrouve côte à côte avec des représentants de la BBC, de Canada TV et de la télévision roumaine. La première édition est encourageante et la mairie renouvelle son soutien à Lionel Tardif et son équipe. La seconde édition, s'annonce d'ailleurs plus prestigieuse encore, avec de nombreux prix, des invités internationaux (dont Arthur Lamothe, Iossif Pasternak), et 27 pays représentés. Mais le public ne suit pas comme souhaité. "Dire que les foules se bousculent aux portes du Rex pour assister aux séances du second festival Henri Langlois relèverait de l'optimisme le plus débridé" écrit Pierre Imbert dans la Nouvelle République, au lendemain de la première journée de festival. Une fréquentation timide, un déficit budgétaire qui se creuse, ainsi que des thèmes jugés un peu trop "ésotériques" conduisent la mairie et son adjoint à abandonner ce festival naissant, au profit d'un autre, qui semble prometteur, et porte le nom "Acteur acteurs".

Acteurs acteurs s'installe au Studio

Ce festival est créé en 1991 par José Manuel Cano Lopez (de l'Autruche Théâtre, aujourd'hui Le Plessis Théâtre) et s'intéresse à l'acteur au théâtre, mais aussi au cinéma. D'ailleurs, dès la première édition un petit volet de la programmation est consacré aux courts métrages. En 1992, les Studio rejoignent l'organisation et en 1993, l'adjoint au maire, président de l'Association Henri Langlois, souhaite que "tous les partenaires habitués à travailler dans le domaine du 7e art se retrouvent enfin au coude à coude". C'est à dire que la subvention octroyée au festival Henri Langlois passe à « Acteurs acteurs ». Evidemment, Lionel Tardif regrettera amèrement cette décision de la ville, d'autant qu'il n'aura aucun rôle dans la nouvelle organisation. Quoi qu'il en soit, « Acteurs, acteurs » est un festival qui attire un large public, et qui sait fédérer autour de lui de nombreux partenaires. Les affiches sont alléchantes, Michel Bouquet, Jean Marais, Annie Girardot, Philippe Noiret, Juliette Binoche, Isabelle Huppert, Hanna Schygulla, font partie de la longue liste d'invités. En 2000, Cano Lopez envisage de mettre un terme au festival sous sa forme actuelle, et décide l'année suivante de dissocier le volet théâtre du volet cinéma.

Du côté de la mairie, on note un essoufflement dans le positionnement et la programmation, et la municipalité décide alors de soutenir un nouveau festival, porté par deux personnalités connues du milieu du cinéma : Pierre Henri Deleau, qui s'est occupé pendant plus de 30 ans de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et Suzel Pietri, déléguée générale du festival de Cabourg.

De l'Encre à l'écran, le mal aimé

La Ville, la Région, et la Chambre de commerce s'associent autour de ce projet et offrent aux organisateurs un budget conséquent, pour faire de Tours le théâtre d'un grand festival de cinéma, dont on va parler dans les médias nationaux. De fait, Les Echos, l'Express, Le Figaro, la Croix, Télérama et d'autres annoncent ce festival dédié à l'adaptation littéraire au cinéma. Pourtant le public ne suit pas. La programmation est jugée trop élitiste, et composée trop systématiquement de films anciens. Elle manque singulièrement d'avant-premières ou de films en exclusivité et d'invités connus du grand public. Le principal défaut de cette équipe est d'être trop "parisienne", de négliger les relations avec les structures qui font vivre le cinéma à Tours tout au long de l'année et qui ont un public fidèle. Aussi, après quatre éditions où la fréquentation augmente pourtant régulièrement, les partenaires financiers, déçus de ne pas avoir le grand festival dont ils avaient rêvé, abandonnent le projet.

Conscient du manque d'ancrage local de ce dernier festival, l'adjoint au maire chargé de la culture demande alors à sept structures tourangelles de travailler à un nouveau projet. Il prendra pour nom « Extensions », mais cette formule n'aura que deux éditions car le manque de cohérence et de dialogue entre ces entités tourangelles vouent ce nouveau festival à l'échec.

Mariage et divorce du cinéma et de la politique

Alors, lorsqu'au début de l'année 2009, Jean Germain annonce en conseil municipal la tenue à Tours d'un grand festival de cinéma sur le thème de cinéma et politique, tous les espoirs de renouer avec un grand festival sont permis. C'est Pascal Perrineau, politologue d'origine tourangelle qui présente ce projet à Tours. Il est ambitieux et intéresse les politiques autant que les amoureux du cinéma. A nouveau, la ville, la communauté d'agglomération, la Région et le Conseil Général mettent la main à la poche assez généreusement et permettent aux organisateurs d'atteindre un budget de plus de 300 000 €. Il leur est demandé cependant de travailler en concertation avec les structures locales, ce qui est fait, notamment pour ce qui est de la programmation. Mais les organisateurs ne recherchent pas de sponsors privés et dépensent beaucoup en frais de réception, de déplacement, de représentation. La location du Vinci pour l'événement, fini par grever lourdement un budget pourtant conséquent. Parallèlement, la ville doit faire face à une fronde locale d'associations et de médias, qui dénoncent le "parisianisme" de l'organisation et regrettent qu'un tel budget ne soit pas alloué à des équipes tourangelles qui pourraient faire vivre un grand événement avec de tels moyens. Alors, avec un déficit de quelques dizaines de milliers d'euros, et malgré le fait que la fréquentation soit honorable pour une première édition, la ville et la région préfèrent se retirer du projet qui est donc abandonné après ce seul premier essai.

Cinq ans plus tard, Tours a toujours envie d'un grand festival de cinéma, mais il est de plus en plus difficile de se "faire une place" face à la multitude des festivals déjà existants. Les Studio organisent depuis de nombreuses années le festival « Désir, désirs » (depuis plus de 20 ans) et le festival « Cinéma asiatique » (depuis plus de 15 ans) mais sans financements privés ces festivals ne pourront jamais grandir, pour devenir un événement d'intérêt national. Le festival « Mauvais genre » a plus de potentiel mais sa programmation autour de films de genre reste un "festival de niche", qui ne peut intéresser qu'un public limité. Reste les « Journées du film italien », qui pourraient prendre de l'envergure dans les années à venir. Il faudra pour cela que les organisateurs se professionnalisent et que les partenaires tant publics que privés s'investissent sur le long terme. Espérons !

Agnès Torrens

(1) Programme 1987 pour les 10 ans du Festival.
(2) Pierre Imbert – La N.R. – 7/02/91

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