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Fritz Lang, un regard tourné vers l'Europe

Quand Fritz Lang arrive en Amérique en 1934, il est invité par David O. Selznick qui lui a signé un contrat avec la MGM. On pourrait penser que les portes d'une nouvelle vie s'ouvrent à Lang, comme elles se sont ouvertes une dizaine d'années plus tôt à Murnau ou à Lubitsch. Si Lang parcourt les États-Unis, s'imprègne des paysages de l'Ouest, cherche à connaître les cultures indiennes, sa vie professionnelle est prise dans les méandres contraignants de la vie des Studios, l'empêchant de retrouver la position de maîtrise qu'il avait à Berlin. Il ne parvient pas à se faire une place, enchaîne les échecs, se plie avec difficulté aux règles hollywoodiennes.

Alors cet homme de culture, qui ne quittera jamais son monocle comme pour souligner son attachement au monde ancien d'où il vient, jettera un regard acerbe sur la société américaine. Quand la guerre éclate, il se saisit du conflit pour poursuivre l'oeuvre entreprise en Europe. Déjà Le Testament du docteur Mabuse avait annoncé la puissance du complot nazi. Désormais la tétralogie anti-nazie accomplira sa vision des choses. Car, par derrière l'histoire et la guerre, Lang pointe les déviances morales qu'elles expriment. L'homme nazi se veut fort et supérieur, c'est un prédateur comme le montre La Chasse à l'homme. Il est facile de le tourner en dérision. Lubitsch le fera, Lang le suggérera dans Les Bourreaux meurent aussi. Mais Lang revient sans cesse à son idée que le nazisme n'est possible que par une perversion morale dont tout homme peut être le sujet. Le nazi langien peut se faire séducteur, espion, se fondre dans les sociétés ennemies, il parvient à ses fins sans difficulté apparente. Il incarne le mal et les films de Lang conserveront cette atmosphère propre à l'expressionnisme allemand: par exemple, dans Espions sur la Tamise, le personnage sort d'un hôpital psychiatrique, se trouve confronté à des séances de spiritisme, un univers qui est déjà celui de Mabuse.

En pleine Amérique en guerre, Lang affirme son attachement à l'Europe en montrant le calvaire des Londoniens sous le blitz dans Espions sur la Tamise, en rendant hommage à la résistance tchèque dans Les Bourreaux meurent aussi et à la résistance italienne dans Cape et poignard. La persistance de l'expressionnisme se fait sentir dans beaucoup de films comme dans J'ai le droit de vivre (1937) bien qu'il reprenne l'histoire très américaine de Bonnie and Clyde.

Outre cette survivance dans le cinéma américain des usages de cadrage et de lumière de l'expressionnisme allemand, Lang se réfèrera à Renoir à deux reprises. D'abord en 1945, il refait La Chienne dans La Rue rouge, puis en 1954, il adapte La Bête humaine dans Désirs humains. Enfin, plus que chez d'autres la question de la psychanalyse et de l'inconscient hante nombre de ses films en particulier Le Secret derrière la porte.

Les années du Maccarthysme éloigneront Lang de la société américaine sans que pour autant il ne la fuie comme Brecht. Il restera proche de ses collaborateurs, tous inquiétés par la commission sénatoriale, au risque de voir son crédit s'émousser auprès des producteurs. Il réalisera six films après cette période dont Les Contrebandiers de Moonfleet, une histoire de pirates se déroulant au XVIIIème siècle en Angleterre.

Avant de quitter Hollywood, Lang réalise deux films dont l'édition récente en DVD accompagné d'un livre de Bernard Eisenschitz permet de reconsidérer le rôle. La Cinquième victime et L'invraisemblable vérité sont des réquisitoires contre une société dans laquelle la presse fait l'opinion contre les valeurs de la justice.

Finalement, l'expérience américaine de Lang peut se lire comme la continuation, par delà les différences de contextes, d'une vision implacable de l'humanité aux prises avec le mal. Il n'est pas d'institutions meilleures que d'autres, leur valeur est relative et la démocratie est faible contre des régimes totalitaires; l'homme est réduit à mener une lutte permanente pour faire la preuve de son innocence. De retour en Europe, Lang réalise trois films qui font retour à ses débuts: Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou réalisés d'après des scénarios écrits en 1920 et Le Diabolique Dr Mabuse, ultime film réalisé en 1960.

On peut donc regarder le parcours de Lang en Amérique comme la confrontation d'un réalisateur avec l'économie du cinéma hollywoodienne, c'est le sens des entretiens que mène Peter Bogdanovich avec Lang (Fritz Lang en Amérique, Cahiers du cinéma, 1990) où les questions portent sur l'activité concrète du cinéaste. Mais on peut aussi se prendre à penser, en regardant les films de Lang dans leur continuité transatlantique, qu'il poursuit une même recherche qui a pour foyer les questions formulées en Europe par la philosophie et l'Histoire des XIXème et XXème siècles.

Laurent Givelet

Cinefil N° 45 - Novembre 2015

 

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