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Ivano De Matteo invité d'honneur de Viva il cinema !

Pour sa 4ème édition, Viva il cinema ! va rendre hommage à Ivano De Matteo qui sera notre invité d'honneur. Ce sera pour nous l'occasion de découvrir son dernier film, La Vie possible (La vita possibile), et de revenir sur sa carrière artistique. Il viendra avec la scénariste de ses films, par ailleurs sa compagne, Valentina Ferlan.

Après un premier film, Ultimo stadio, réalisé en 2002 dont l'action se situe à Rome lors de la finale de la Coupe des Champions de football, Ivano De Matteo réalise en 2009, La bella gente (Les Gens bien) qui obtient le prix du jury au festival du cinéma italien d'Annecy. Si ce second film a été peu distribué en France et très tardivement en Italie, il n'en va pas de même avec les deux suivants, les Equilibristes (Gli equilibristi ; 2012) et Nos enfants (I nostri ragazzi ; 2014) qui ont connu un grand succès dans notre pays et nous espérons qu'il en sera de même pour La Vie possible (La vita possibile) que nous vous présentons en avant-première.

Ivano De Matteo met ses pas dans ceux de Ettore Scola, ce maître de la comédie italienne. On retrouve dans ses films le ton grinçant de Affreux, sales et méchants (Brutti, sporchi e cattivi), auquel s'ajoute la noirceur du trait.

Dans Les Equilibristes, Ivano De Matteo nous donne à voir une société en crise où même le système D ne fonctionne plus. Il nous invite alors à assister à la descente aux enfers de Giulio, un employé communal licencié et chassé de chez lui par sa femme qu'il a trompé. Ses maigres revenus ne lui permettent pas de verser sa pension alimentaire ni tout simplement de vivre. Ses amis ne peuvent lui venir en aide et l'Eglise fait ce qu'elle peut. Ainsi un simple accident de la vie et l'équilibre est rompu. La chute est irrémédiable. Il ne reste plus à ce personnage, muré dans son silence, qu’ à choisir entre le néant et la pitié. Dans ce constat amer, Ivano De Matteo pointe les insuffisances d'un Etat, incapable de venir en aide à ses personnes à la dérive, à ces accidentés de la vie, par l'insuffisance des services sociaux.

La critique sociale est tout aussi féroce dans Les Gens bien (La bella gente) où un couple de la bourgeoisie romaine, elle, psychologue dans un centre d'aide aux femmes battues, lui, architecte, décident de recueillir une jeune prostituée ukrainienne, une enfant presque, pour la soustraire à son sort. Mais bien vite les limites de ce militantisme hérité des idéaux de 1968 sont atteintes et le refoulé des valeurs bourgeoises revient à la surface dès lors que le fils de famille s'éprend de la jeune prostituée. Entre altruisme et égoïsme, entre volonté d'aider l'autre et instinct de protection, c'est toute l'hypocrisie d'une société bien pensante qui se révèle.

L'intrusion de cette jeune fille grippe les rouages de cette famille bourgeoise. Comme dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, la jeune prostituée ukrainienne révèle la vraie nature de cette famille. Ivano De Matteo a souvent recours à un intrus comme catalyseur de cette crise profonde qui touche la famille qui pendant des siècles a été le socle sur lequel la société italienne s'est construite. Si dans Les Gens bien les apparences sont sauvées, il n'en est rien dans Nos enfants où la famille vole en éclat, un soir, à la suite d'une énorme bêtise commise par les enfants. Dans ce film deux frères que tout oppose ont pris l'habitude de se retrouver chaque mois dans un restaurant avec leurs épouses. Un soir, leurs enfants commettent une faute grave qui rompt l'équilibre fragile sur lequel reposait l'entente de ces deux familles qui vont alors se déchirer, fracassant au passage les valeurs éthiques auxquelles elles croyaient jusqu'alors.

On mesure combien le cinéma de Ivano De Matteo est dur. Que ce soit dans Les Equilibristes, Nos enfants ou Les Gens bien, il sait nous frapper à l'estomac en nous donnant une vision très noire de la société où un simple événement peut précipiter chacun dans une chute dont il est difficile de se relever.

Mais dans son dernier film, La Vie possible, Ivano De Matteo dépasse ce tableau très sombre de l'existence : Anna, interprétée par Margherita Buy, s'enfuit de Rome pour protéger son fils Valerio des violences conjugales qu'elle subit depuis des années. Ce n'est plus la destruction d'un individu, d'une famille, qu'il veut nous montrer mais la reconstruction de cette femme qui veut surmonter les traumatismes sentimentaux, psychologiques que des années de violences conjugales lui ont laissés. Elle veut redonner à son fils un cadre familial rassurant, équilibré et c'est en cela que l'on peut dire que ce dernier film est un film sur l'espoir, sur la capacité des femmes à reprendre en main leur destin, à surmonter cet état d'infantilisation dans lequel la brutalité des hommes peut les plonger.

Valerio que ces années de violence ont rendu taciturne se recrée, autour de lui, un milieu protecteur dont il a besoin. Il voit dans Carla, l'amie de sa mère qui les a recueillis à Turin, une tante, une deuxième mère. Matthieu, cet ex-joueur de football devient à ses yeux, un père de substitution. La jeune prostituée ukrainienne devient son amie, sa confidente, sa petite fiancée. Ainsi dans ce film sur la solidarité, l'amitié, tout tourne autour de cet enfant qui cherche à reconstruire sa vie déstabilisée. Il ne peut y avoir d'espoir, on ne peut surmonter la crise qui traverse toute société, sans amitié, sans compassion, sans solidarité. C'est pourquoi l'enfant est au centre de tous les films de Ivano De Matteo car il est le révélateur des fractures qui traversent nos sociétés mais aussi de cette capacité vitale que nous avons à les surmonter.

Ivano De Matteo s'inscrit dans cette longue tradition du cinéma italien qui sait tracer le parcours initiatique que tout enfant doit parcourir jusqu'à l'adolescence, et l'âge adulte.

Louis d’Orazio

Cinefil N° 52 - Février 2017

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