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Gaslight & Gaslight

Ecrite en 1938 par le dramaturge anglais Patrick Hamilton, Gaslight a fait l’objet de deux adaptations cinématographiques réalisées, à quatre ans d’intervalle, de part et d’autre de l’Atlantique. Une étude comparative met en lumière les similitudes ou différences de ces films, dont la version américaine (réalisée par Georges Cukor) sera présentée à la Cinémathèque le 24 février prochain.

Thorold Dickinson (en 1940) et George Cukor (en 1944) réalisent Gaslight. Un seul titre pour deux longs métrages qui ne renient aucunement, dans la forme, leur origine théâtrale.  Ils sont adaptés d’une pièce écrite en 1938 par Patrick Hamilton, dramaturge et romancier anglais, sous le titre Gas Light ou 5 Chelsea Lane. Remportant un très grand succès, elle bénéficiera d’une captation par la BBC naissante. Rebaptisée Angel Street aux Etats-Unis, elle tiendra l’affiche de nombreuses années à Broadway. Une autre pièce écrite par Patrick Hamilton en 1928 (Rope’s end) sera adaptée par Alfred Hitchcock en 1948 dans son huit clos Rope (La Corde). La pièce Gas Light et ses deux adaptations cinématographiques racontent, dans un Londres victorien, la manipulation mentale dont est victime l’épouse d’un pervers, individu vénal et assassin.

Quelques remarques sur ces deux versions (sans déflorer le sujet).

Thorold Dickinson, scénariste, metteur en scène et producteur anglais, est notamment connu pour avoir été le premier enseignant de cinéma en milieu universitaire. Il faisait découvrir à ses élèves Eisenstein et Dziga Vertov. En 1940, déjà auteur d’une dizaine de films, Dickinson va réunir Diana Wynyard, célèbre actrice du théâtre anglais et l’Autrichien Anton Walbrook, déjà vu chez Mickaël Powell, pour incarner le couple Bella et Paul Mallen dans sa version de Gaslight. À peine quatre années plus tard, le succès de cette pièce et de ce premier film incitent  la MGM à produire son remake. Une légende (qui semble effectivement n’être qu’une légende) prétend qu’après avoir acheté les droits de cette pièce à succès, la MGM aurait tenté (craignant la concurrence ?) de détruire les copies et négatifs de la version anglaise. Une sorte de révisionnisme artistique tout de même assez peu crédible. George Cukor réalisera le film.  Ingrid Bergman avait vu la pièce et rêvait d’interpréter ce rôle. O’Selnick va la « prêter » à la MGM moyennant une coquette compensation financière. Ingrid Bergman (sous contrat avec David O’Selnick) et le Franco-américain Charles Boyer vont devenir Paula (Alquist) et Grégory Anton.

Charles Boyer (et Anton Walbrook chez Dickinson) : le choix de ces deux acteurs européens choisis (en 1940 et 1944, dans un contexte de conflit) pour incarner un personnage à la double personnalité n’est peut-être pas une coïncidence. Dans sa longue et plutôt convaincante séquence introductive, Dickinson décrit en continu l’homicide de la tante de Bella Mallen dans un appartement du Londres victorien, la recherche des bijoux par le meurtrier, l’arrivée sur les lieux de la police, l’annonce du meurtre dans la presse, puis l’installation dans les lieux, des années après, du couple Mallen. Dickinson plante littéralement le décor de l’intrigue à venir nous conviant à assister à la rénovation de l’ancienne demeure du crime, future demeure du couple. Tout est en place, le récit va pouvoir se développer. Cukor s’est pour sa part entouré des artistes et artisans de la MGM, notamment son collaborateur habituel Cedric Gibbons, afin de concevoir un décor qu’il semble vouloir faire vivre comme un personnage à part entière. Gibbons sera oscarisé pour son travail. Cukor entame son récit un peu plus loin que Dickinson, alors que le meurtre, déjà perpétré, est relayé par la presse. Des curieux guettent Paula Alquist (future Paula Anton) qui quitte la maison de sa tante Alice - chanteuse célèbre - assassinée.

Paula Alquist apparait immédiatement dans le déroulé du récit. Lors de ces premières minutes, ce personnage est présenté seul, plein cadre, magnifiquement photographié, enfermé dans sa souffrance et s’impose peut-être davantage à nous que la Bella Mallen de Dickinson. Cukor, « cinéaste des actrices », indique d’emblée que ce (son) personnage féminin sera central. Cukor nous présente en début d’histoire une Paula Alquist radieuse, amoureuse d’un pianiste (Grégory Anton, son futur bourreau). C’est le moment d’une romance italienne (Cukor prend son temps ici, pour un film plus long de 25 minutes) qui donne de l’épaisseur, de la consistance aux deux personnages principaux, dont on devine d’ores et déjà les lignes de force et de faiblesse. Cukor est à son affaire dans cette réflexion sur la guerre des sexes dont il parsèmera sa filmographie de quelques pépites. En revanche, Bella Mallen nous apparaît initialement de manière plus classique, à distance et immédiatement sous la coupe de son mari ou incluse dans tel ou tel groupe (à la sortie de l’église notamment). On (Dickinson) ne semble s’intéresser réellement à elle qu’une fois dans le huis clos domestique, lieu du piège tendu par son mari.

Apparition du personnage du détective de Gaslight.   Très rapidement Dickinson fait intervenir son truculent et « so british » policier en retraite dont on nous souffle dès le départ qu’il détient la solution et va engager une enquête pertinente. Frank Pettingel qui interprète Rough (plus rond que rugueux en fait), le détective de Dickinson, est un vieux briscard du théâtre anglais, un comédien tout terrain à l’éventail étendu allant de Shakespeare à Arsenic et vieilles dentelles. De son côté, Cukor aura bien du mal à rivaliser et à faire oublier Frank Pettingel avec un Joseph Cotten (Brian Cameron) assez transparent. Tout auréolé de son travail chez Orson Welles et Alfred Hitchcock il apparaît pourtant ici comme une quasi erreur de casting. Cotten semble un peu se demander ce qu’il est venu faire dans cette histoire et ressemble davantage à un touriste américain en goguette dans la capitale britannique qu’à un fin limier de Scotland Yard.

Au 12 Pimlico Square, le piège de la maison s’est refermé sur la Bella Mallen de Dickinson dont on découvre qu’elle est déjà en plein doute sur sa raison, du fait de la manipulation exercée par son mari. Au stade du récit où Dickinson nous la présente elle est déjà totalement sous pression mentale. Au 9 (le 12 Pimlico Square de Dickinson est devenu chez Cukor le 9 Thornton Square) le couple s’installe enfin. Cette appropriation des lieux est décrite avec lenteur et précision.  On découvre la maison, son ameublement presque dans les moindres détails, la topographie des lieux.

Émerge Nancy. Le personnage de la bonne de Gaslight, irrévérencieuse et provoquante (Angela Lansbury dans le premier rôle de sa carrière chez Cukor, Catleen Cordell également quasi débutante chez Dickinson), est traité de manière assez proche et plutôt joliment campé dans les deux opus. Les rapports de séduction entre Nancy et le maître de maison, montrés sans trop d’ambiguïté dans la version de 1940, seront simplement suggérés chez Cukor.

Alimentant la palette de grisaille des deux versions, le magnifique fog cinématographique impose une histoire étouffante, oppressante. À son grand regret, Cukor n’est pas parvenu à convaincre la MGM que Londres n’était pas perpétuellement plongée dans le brouillard.  Il tente ici de manier davantage les contrastes et proposera, outre l’idylle italienne initiale, quelques autres respirations chromatiques ainsi, à son habitude, maniant les genres, que plusieurs moments d’humour. Les décors de Dickinson assez théâtraux laissent parfaitement imaginer la scénographie d’origine. Le décor de Cukor, plus sophistiqué, est davantage mis en lumière et en « mouvement ».

Comme prévu on n’en dira pas plus, laissant ici l’intrigue des deux Gaslight se développer, pour le plaisir de la découverte. Il sera savoureux de comparer dans les deux films le traitement, et parfois les quasi similitudes de scénographie, de tel ou tel moment clé. La mise en scène de fin du Gaslight de Dickinson, délicieusement surannée, reste attrayante. Le clin d’œil final de Cukor, pointe d’humour autour de son thème fétiche du couple, conclue sa version.

Verdict :  il faut évidemment voir Gaslight … et Gaslight.

 

Philippe Lafleure

Cinéfil N° 60 - Février 2020

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