Rechercher un texte sur le site

La Prisonnière du Désert

Désigné en 2008 par l’American Film Institute comme « le plus grand western de tous les temps »,  La Prisonnière du désert, 122ème film réalisé par John Ford, est souvent considéré comme son chef d’œuvre. Sorti en 1956, le film marque le retour du réalisateur au genre qui a fait tout autant sa renommée que celle du cinéma américain.

 Le film raconte sur dix ans l’histoire de deux hommes à la recherche d’une jeune enfant capturée par les Indiens. L’histoire s’inspire d’un fait réel, l’enlèvement en 1836 au Texas d’une petite fille qui deviendra la femme d’un chef Comanche. Retrouvée des années plus tard, elle sera ramenée de force chez les Blancs, malgré ses protestations. En cela, John Ford s’inspire du livre d’Alan Le May qui raconte cette histoire.

La traque est menée d’emblée par Ethan Edwards (John Wayne). L’acteur incarne ici un personnage plutôt haïssable, raciste et misanthrope, sombre et taciturne, dont on ne connaîtra jamais les fêlures. La construction circulaire du film enferme d’ailleurs le personnage dans ses secrets. Par le regard de sa belle-sœur, sur le seuil de la porte d’un ranch, on le voit, au début du film, arriver de loin, au rythme fatigué de son cheval, sorte de « poor lonesome cowboy » de retour de la Guerre de Sécession. À la fin du film, après avoir rendu sa nièce à la famille qui l’attend, on le voit dans l’embrasure de la porte du ranch, qui s’éloigne, définitivement seul.

Avant même le massacre de sa famille et l’enlèvement de sa nièce, Debbie, il voue une haine viscérale à l’encontre des Indiens. La recherche de l’enfant se mue en une traque meurtrière. S’il ne la retrouve pas avant qu’elle n’ait eu des relations sexuelles avec le chef indien qui l’a enlevée, elle devra mourir puisqu’elle a déshonoré une communauté dont elle ne peut plus faire partie ! L’accompagne dans sa quête, son neveu adoptif Martin Pawley (Jeffrey Hunter), qui a du sang indien dans les veines et qui sera, tout au long de la traque, victime des sarcasmes racistes de son oncle. Mais le personnage d’Ethan se révèle complexe et John Ford réussit le miracle de rendre attachant un homme intransigeant et impitoyable : c’est lui qui a sauvé Martin alors qu’il était un bébé et au moment d’aller arracher Debbie (Nathalie Wood) au chef indien qui la tient prisonnière, il lui lègue son héritage ! Le personnage de Martin fait en quelque sorte le lien entre les deux communautés : il ne veut pas qu’Ethan puisse tuer Debbie qui est devenue une Indienne et en même temps, il veut la ramener dans le monde des Blancs qui est le sien.

John Ford aborde dans ce film le thème des guerres indiennes mais il ne faudrait pas y voir un film manichéen et raciste. Après le passage de la cavalerie, en une ellipse significative, la caméra s’attarde sur le saccage du campement indien et sur les corps des Indiens massacrés, femmes et enfants, notamment sur celui de la petite femme indienne que Martin Pawley avait échangée malgré lui lors d’un troc, victime innocente d’un conflit qui la dépasse. De la même façon, le personnage de Debbie est tiraillé entre les deux univers, celui qui a été le sien quand elle était enfant et celui des Indiens qui l’ont recueillie. La Prisonnière du désert raconte donc de façon très sombre, très juste et très lucide, comment s’est faite la Conquête de l’Ouest, dans le massacre et la violence.

Mais un western de John Ford ne serait pas un western sans ces moments si attachants, fête, danse, chanson… qui racontent le quotidien des familles des colons, en particulier celle de la famille Morgensen et de la fiancée de Martin Pawley, autant de moments de pause et de tendresse qui ponctuent la traque meurtrière. Il convient aussi d’ajouter à la réussite du film la beauté des plans sur les paysages, les grands espaces de Monument Valley dont les énormes pitons rocheux servent de décor grandiose au film.

La Prisonnière du désert est un western violent, âpre et dur, qui est fidèle aux codes du genre mais qui s’en éloigne par son refus de tout manichéisme. Ce n’est pas une œuvre stéréotypée que nous livre John Ford, il nous fait entrer dans le mythe de l’Amérique avec toutes ses contradictions et sa violence. Le héros incarné par John Wayne n’est plus le représentant des vertus de la nation américaine, mais un être humain dans toute sa complexité à travers lequel se pose la question de la haine et de la négation de l’autre. Il a ramené Debbie à la maison mais, prisonnier de ses convictions archaïques, il s’exclut de la fête des retrouvailles !

Catherine Félix

Cinéfil N° 60 - Février 2020

(Si vous êtes adhérent, identifiez-vous pour pouvoir commenter l'article)