Marcel carné fait partie de ce petit nombre de réalisateurs qui ont fait reconnaître le cinéma comme un Art, au même titre que la peinture, la littérature, la sculpture.
Pour le situer à sa place, il faut d’abord savoir ce qu’était le cinéma à l’époque et aussi ce qu’était l’époque. Et ne pas oublier que le terme exact est ‘’cinématographe’’ c’est-à-dire « écrire avec la lumière ».
« Je ne tourne plus un mètre de pellicule si je dis mon âge à qui que ce soit de la profession. Par superstition et non par coquetterie, j’ai tenu parole. » D’où, selon les ouvrages, les dates différentes de son année de naissance… Il avait neuf ans à l’enterrement de Sarah Bernhardt… dit-il ! Il serait né en 1906. Or elle est morte en 1923 et l’on enterre pas un vivant…
Les cinq sous hebdomadaires familiaux lui permettent – et des astuces aussi ! – d’assister à la matinée du jeudi au cinéma du coin.
Nous sommes dans les années 20/30… Époque qui voit le changement dans la forme du spectacle. Le théâtre, certes, est toujours bien vivant mais c’est le début de la grande époque du music-hall. Et aussi des mouvements sociaux aux vagues successives jusqu’à la guerre de 1939.
Vivant dans un monde bouillonnant, son besoin de s’exprimer trouve très vite ses possibilités dans l’utilisation de la pellicule. Et les fréquentations l’amènent à la rencontre d’un cinéaste déjà célèbre, Jacques Feyder.
Comme disait Armel Guerne : « Nous avons tous des cordes qui pendent devant nous, il faut savoir les saisir »
Les difficultés à travailler pour gagner sa vie, l’explosion du spectacle cinématographique, la découverte qu’avait faite l’adolescent de cette forme d’expression le conduisirent, tout naturellement, à entrer dans ce monde qui ouvrait beaucoup de portes. (Dans ses souvenirs* il précise : « L’idée de devenir un jour metteur en scène ne m’effleurait pas . Cependant, c’était décidé, je vivrai ‘’dans’’ et ‘’pour’’ le cinéma »
Son vrai départ dans le métier, après des amusements divers avec une caméra qui ne pouvait enregistrer que 7 mètres de pellicule à la fois( !!!) sera l ‘envie de fixer le bonheur festif de ceux et celles qui ne pouvaient, faute de place, s’exploser dans les bals-musettes de Paris et firent de Nogent-sur-Marne un lieu de bonheur. L’accès en était à la fois facile et gai car le train – à vapeur – partait de la gare de la Bastille (détruite depuis), traversait sur un pont – aujourd’hui devenu promenade – les quelques quartiers de Paris en direction de Nogent-sur-Marne.
Ce sera le premier film ‘’Nogent Eldorado du dimanche’’. Il durait vingt minutes et fut par le volonté d’un directeur de salle passionné, présenté en première partie d’un spectacle, entre un documentaire de Jean Painlevé et un film de Man Ray. Avec un succès inattendu.
La carrière était bien commencée… Suivirent ‘’Jenny’’, ‘’Drôle de drame’’, ‘’Quai de Brumes’’, et dix-huit autres dont il est inutile de rappeler les titres car tout le monde les connaît.
Comme tous les véritables artistes, Marcel Carné, qui avait l’absolue volonté de sa liberté d’expression, fut un créateur. En 1939, il réalisa ‘’Le jour se lève’’ tel qu’il le concevait, contre toutes les habitudes et volontés des producteurs et ce sera le premier film commençant par le fin et se déroulant au fil de retours en arrière.
Lors de son décès en 1996, parut dans le Carnet du jour du Figaro, le 2 novembre, le texte suivant : « Le président Marcel Bluwal et les membres de la commission de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) sont profondément émus de la disparition d’un des plus grands metteurs en scène du cinéma mondial, leur confrère et ami Marcel Carné. Ils saluent en lui une des figures emblématiques du cinéma français du XXème siècle. Un de ceux qui nous ont donné le meilleur exemple de l’intransigeant respect dû à l’écriture cinématographique. Il servira toujours de référence. »
Il n’est pas possible de dire plus, en si peu de mots, de l’œuvre d’un homme qui sut se battre dans les conditions financières difficiles de son époque pour s’exprimer et créer une œuvre.
Claude Lafaye
* La vie à belle dents de Marcel Carné / Editions Jean Pierre Ollivier / 1975