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Fritz Lang, maître architecte du cinéma

S’il existe un territoire de l’Olympe où les cinéphiles rassemblent leurs cinéastes préférés, c’est obligatoirement là qu’on trouvera Fritz Lang. Il appartient en effet à ces artistes dont l’œuvre est mondialement connue et fait quasiment l’objet d’un culte.

Démarrée dans les années 20, la carrière de Fritz Lang connut, dès ses premiers films, une réputation internationale. Assimilé au mouvement allemand de l’expressionnisme, le réalisateur n’en fut pas, loin s’en faut, le plus représentatif mais bénéficia cependant de cette vague artistique qui affecta, à cette époque, la plupart des grands courants artistiques en Europe et, par mimétisme, aux États-Unis. Il incarna alors, dans cette Allemagne chaotique en proie aux terribles sursauts des retombées de la guerre, une image du pays, portant ses angoisses et ses rêves.

Friedrich Christian Anton Lang est né le 5 décembre 1890 à Vienne, en Autriche, et c’est à Los Angeles (Beverley Hill) qu’il s’est éteint le 02 août 1976.

Issu d’une famille bourgeoise, son enfance se déroule dans les conditions habituelles de cette classe de gens urbanisés, moyennement aisés, dans la société quasi féodale de l’Empereur François-Joseph. Suivant le parcours dicté par la tradition familiale, il étudie la peinture et l’architecture, afin de perpétuer la profession paternelle comme il était alors d’usage dans la bourgeoisie.

Emporté par ce qu’il qualifiera de “rêve de jeunesse“, il fugue pour entreprendre, à 18 ans, un voyage à travers le monde qui le conduit jusqu’en extrême orient. À son retour, il séjourne à Bruxelles, à partir de 1909, puis s’installe à Paris où il reste jusqu’à la guerre. Caressant l’espoir de devenir peintre, il vit des dessins et caricatures qu’il vend aux journaux et à quelques amis. En 1914, renvoyé en Autriche, il est incorporé dans l’armée. Blessé sur le front italien, il est rapatrié et hospitalisé à Vienne. Il commence alors à écrire des scénarios et des petites nouvelles dont certaines sont publiées en feuilletons. En 1917, démobilisé, il se rend à Berlin où il rencontre le producteur Joe May, auquel il avait fait parvenir ses scénarios dont plusieurs avaient été tournés. Dès 1919, il intervient quelquefois dans la mise en scène et c’est, Erich Pommer, dont il vient de faire la connaissance, qui le fait entrer dans la société de production Decla et lui permet très vite de se consacrer pleinement à la réalisation. Il tourne ainsi Hara Kiri, adaptation succincte de Madame Butterfly, puis La Statue qui marche, bande inspirée des serials français et américains, et, l’année suivante, son troisième film, Les Araignées, dont il réalise deux épisodes qui, forts du succès obtenu, le font reconnaître comme un véritable metteur en scène.

Le plus grand cinéaste allemand

Cette même année, l’accident mortel (certains évoqueront un suicide, voire un meurtre) de sa première femme, Elisabeth Rosenthal, le bouleverse profondément au point que les exégèses de son œuvre affirment que l’évènement sera un des ressorts primordiaux des thématiques de ses films, particulièrement ceux réalisés aux États-Unis.

Il épouse en second mariage, sa collaboratrice d’alors, Théa von Harbou, et acquiert la nationalité allemande.

En 1921, il tourne Cœurs en lutte avant de laisser libre court à son goût avoué pour l’exotisme indien dans Les Trois Lumières, dont le succès international le classe définitivement parmi les grands noms du cinéma allemand.

L’année suivante, il réalise le premier volet de la saga des Mabuse : Docteur Mabuse le joueur, créant un personnage dont il se servira à plusieurs reprises pour stigmatiser certaines errances de la société allemande et des comportements humains affligeants.

Fritz Lang va alors enchaîner une série de chefs d’œuvre qui marqueront profondément le cinéma mondial.

Ces sont, en 1924, Les Nibelungen, qui vont le faire passer pour le chantre des mythologies germaniques. Puis il aborde, sous l’influence de Théa Von Harbou, la science-fiction avec Métropolis (1927), formidable superproduction et vision d’un monde pas si futuriste que cela, puis La femme sur la lune (1929).

Entre les deux, il réalise Les Espions, dans lequel il use avec brio de l’esthétique expressionniste tout en restant dans le droit fil des grandes aventures horrifiques très en vogue partout dans le monde.

En 1931, préfigurant les sociétés fascistes et l’influence des médias, il réalise M le Maudit, inspiré d’un fait divers réel. Le film dont il dira qu’il « est tout entier un reportage » porte également, comme cela se révélera dans les années suivantes, un message lourdement prémonitoire. Dès son premier film parlant, Lang maîtrise parfaitement le son et l’utilise comme un élément dramatique à part entière (qu’on se souvienne de l’air de Peer Gynt sifflé par Peter Lorre).

Prémonitoire encore, en 1933, Le Testament du Dr Mabuse dans lequel il utilise le thème du surhomme néfaste à l’humanité et que les Nazis interdisent. Pourtant, la légende veut que Goebbels, qui le considère comme le plus grand cinéaste allemand, lui aurait proposé de devenir le patron du cinéma. Par conviction politique ou par crainte, car il est d’origine juive par sa mère, Fritz Lang quitte l’Allemagne au plus vite, sans son épouse dont il était déjà séparé et qui rejoint, elle, les rangs nazis.

Il retrouve, en France, son ancien complice Erich Pommer, lui aussi expatrié, qui lui permet de tourner Liliom (1934), puis rejoint les États-Unis où la colonie des expatriés allemands est déjà nombreuse et compte dans ses rangs, entre autres, William Dieterle, Billy Wilder, Ernst Lubitsh, Bertold Brecht, Kurt Weill, ou encore Marlène Dietrich.

Peu après son arrivée, il prend la nationalité américaine.

 Le lot commun des réalisateurs de série B

Bien introduit dans le monde d’Hollywood, il ne tarde pas à signer un contrat avec la MGM et, dès 1936, commence à tourner. Il consacre son premier film américain, Fury à un sujet âpre et violent qui fait ressortir d’évidents problèmes sociaux et raciaux : le lynchage. Lang y reprend d’emblée des thèmes qui lui sont chers – la culpabilité, l’aveuglement des foules et des autorités sociales - mais si le film connaît un grand succès populaire, il provoque la fureur des dirigeants de la MGM qui rompent son contrat.

Il tourne, l’année suivante, pour Walter Wanger, J’ai le droit de vivre, avec lequel il compte bien obtenir un succès identique à celui de Fury. Le sujet du film est également très ‘’langien’’ avec le thème de la culpabilité, ce que Lotte Eisner appellera « l’instant d’inattention » et l’omniprésence d’un destin inexorable. L’incidence des difficultés sociales sur le destin des personnages est clairement exprimée mais Hollywood n’est pas habitué à un tel traitement de la société américaine.

Le film n’a pas le rayonnement de Fury et comme le suivant, Casier judiciaire, est un échec. Malgré sa réputation artistique d’avant-guerre, Lang retombe alors dans le lot commun des réalisateurs chargés d’approvisionner Hollywood en série B.

Son goût pour les films de genre va lui permettre de continuer à travailler dans des conditions convenables pour la plupart des grands studios et d’aborder le western, qui l’amusait beaucoup, le film noir, le film de guerre et le film d’aventure. Seule la comédie ne le tente pas. Il participe aussi à la propagande antinazie avec Les Bourreaux meurent aussi (1943) et Espions sur la Tamise (1944).

Suivant les évolutions des techniques cinématographiques, avec parfois quelques réticences - il n’aime pas, par exemple, le cinémascope qu’il considère « juste bon pour filmer les enterrements et les serpents » - il réalise encore une quinzaine de films, parmi lesquels plusieurs seront considérés, dans les années suivantes et en particulier par les futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague, Godard en tête qui lui fera jouer son propre rôle dans Le Mépris (1963), comme des chefs-d’œuvre (La femme au portrait, L’Anges des maudits, Les Contrebandiers de Moonfleet ou encore La Cinquième victime, pour ne citer que ceux-là).

En 1956, de retour en Allemagne, il revient à ses anciennes amours en tournent de vieux projets : Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou, qui restent toutefois en retrait de ses grands films muets, puis le troisième et ultime volet des Dr Mabuse : Le Diabolique docteur Mabuse, excellent thriller où il prouve, pour sa dernière réalisation, son immense savoir-faire.

 La force supposée du destin

De ses années de jeunesse, Fritz Lang gardera un sens de la construction géométrique dont il se servira pour bâtir des mises en scènes utilisant des notions d’architecture, comme la ligne brisée ou la symétrie.

Méticuleux, préparant longuement ses scénarios, élaborant avec précision la planification des prises de vue, attentif au travail des décorateurs, d’une rigueur extrême dans la direction d’acteur, il construisit son œuvre sur une méthode de travail rigoureuse que certains de ses interprètes trouvèrent géniale (Edward G. Robinson, Dan Duryea, Ronda Fleming, Joan Bennett) mais que d’autres ne supportèrent pas (Henry Fonda, Marlène Dietrich).

Ses thèmes récurrents - l’obsession de la fatalité, les sociétés secrètes, la volonté de puissance, la lutte de l’individu contre le destin, la soumission au hasard - se retrouvent en filigrane dans toute son œuvre. S’y discerne la relativité de l’apparence, qu’il chercha toujours à démontrer tant à travers ses scénarios que par ses choix de mises en scène. Si Hollywood le traita avec un peu de mépris, c’est sans doute pour exorciser cette conscience affirmée que le cinéma qu’il diffusait participait à la neutralisation de la société américaine et à la dépersonnalisation qui s’ensuit, dont Lang avait parfaitement conscience.

Faisant de l’érotisme et de la violence les éléments fondamentaux des comportements humains, le cinéma de Fritz Lang interroge la force supposée du destin et la place du libre arbitre.

 Alain Jacques Bonnet

Cinéfil n°66 - Mars 2022

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