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Rencontre avec les “Drôles de dames“ de la Cinémathèque

En novembre 2022, la Cinémathèque de Tours fêtera ses cinquante ans. En attendant les évènements spéciaux qui seront organisés pour célébrer comme il se doit ce demi-siècle d’existence, célébration d’ores et déjà amorcée avec les séances “50 ans – Jeunes professionnels“, nous avons souhaité rencontrer Agnès Torrens, Elsa Loncle et Corinne Bellan qui veillent au bon fonctionnement de cette structure si chère au cœur des cinéphiles tourangeaux.

Comment présenteriez-vous la Cinémathèque à quelqu’un qui n’aurait jamais assisté à une de ses séances ?

Agnès : Sans rentrer dans les détails historiques*, il faut quand même commencer par citer le nom d’Henri Langlois qui est à l’origine de tout. Ceci dit, la Cinémathèque est une structure municipale qui a plusieurs missions. La principale est de programmer des films de patrimoine et de permettre aux Tourangeaux de partager des moments de cinéma autour d’une programmation qui balaie toute l’histoire de celui-ci. Ces moments s’organisent autour d’une projection hebdomadaire, avec présentation du film et débat, et, de temps en temps, la présence d’invités. La seconde mission, c’est l’accueil des tournages de films, qui permet à la Cinémathèque d’avoir un œil sur le cinéma de demain. Enfin, la dernière mission, c’est d’être le référent pour la Municipalité qui nous sollicite sur tous les dossiers liés au cinéma, comme les demandes d’aide ou de subvention pour toutes sortes d’évènements, que ce soit des festivals, des tournages ou autres.

La Cinémathèque présente la plupart du temps des classiques ou des raretés, mais certaines séances sont consacrées à des films assez récents (Mustang, Nous sommes Fransesco) et même parfois un peu inattendus (Troie). Comment se construit une programmation ?

Agnès : La programmation est une espèce de puzzle. Nous partons d’idées, d’envies personnelles et en fonction des films disponibles ou réédités, nous tirons des fils pour essayer de raconter des histoires, tout en veillant à une certaine diversité. Nous pourrions, par exemple, faire une rétrospective Hitchcock mais ça occuperait la moitié de la saison au moins. La programmation de la Cinémathèque, avec une séance par semaine, ne peut pas se faire de la même façon que celle d’un festival. La variété passe aussi par les partenariats avec des acteurs locaux. C’est le cas cette année avec le Musée des Beaux-Arts qui nous a proposé des films en rapport avec l’exposition consacrée à Antoine Coypel. Clairement, Troie n’est pas un film que nous aurions spontanément programmé mais la conservatrice du Musée des Beaux-Arts a avancé des arguments intéressants sur les rapports entre le film et le texte d’Homère. Nous avons donc retenu sa proposition et regardé ce qu’il était possible de trouver comme autres péplums, ceux qui étaient disponibles. Et projetables, parce que la qualité des copies existantes est une contrainte supplémentaire.

Je suppose que les échanges que vous pouvez avoir avec les spectateurs entrent aussi en ligne de compte.

Corinne : Il y a deux ans, nous avions fait une sorte de sondage sur les attentes du public, en termes d’organisation et de programmation. Le résultat était très large, il y avait beaucoup de souhaits différents.

Agnès : Nous essayons de tenir compte des remarques des spectateurs mais il est évidemment impossible de satisfaire toutes les demandes.

Est-ce que la Cinémathèque est soumise à des objectifs, sinon de rentabilité, au moins de fréquentation ?

Agnès : Nous savons bien que si les salles étaient vides, la question se poserait mais pour le moment ce n’est heureusement pas le cas. Depuis que j’ai repris la Cinémathèque, à l’exception bien sûr de deux dernières années, la fréquentation a plutôt augmenté. Traditionnellement, le public de Cinémathèque est plutôt âgé. Il est donc nécessaire à la fois de l’entretenir et de le renouveler. Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que notre public est composé de spectateurs de plus de 60 ans et de moins de 25 ans, mais entre les deux il n’y a pas grand monde.

Corinne : à part une fois dans la saison, avec les parents des élèves de Balzac.

Agnès : C’est Lionel Tardif qui a commencé à faire venir les élèves du lycée Balzac en leur offrant la gratuité des séances. Ensuite, nous avons renforcé les liens en leur proposant de venir chaque année présenter un film. De manière générale, nous avons fait un gros travail auprès des jeunes, des lycées, de l’Université, des écoles d’art et maintenant de l’ESCAT, pour les inciter à venir à la Cinémathèque. Parce que nous sommes vraiment dans notre rôle lorsque nous faisons connaître au public jeune le cinéma qui a marqué l’histoire du 7e art.

Elsa : Le jeune public, c’est le public de demain. Nous avons là un devoir de transmission, presque d’éducation. Par ailleurs, c’est un public souvent enthousiaste, ouvert. J’ai un très bon souvenir d’une séance pendant laquelle nous avions passé des films de Norman Mac Laren, un peu expérimentaux, avec des dessins réalisés à même la pellicule, et les enfants étaient hyper contents. Les ciné-concerts également fonctionnent plutôt bien parce qu’ils permettent de rentrer plus facilement dans des films qui pourraient sembler, de prime abord, un peu rébarbatifs.

Agnès : Quand je fais la programmation, je garde à l’esprit que nous devons nous adresser à un public très large. Il y a des spectateurs très assidus, des calés qui vont au cinéma trois fois par semaine depuis des années et en connaissent sans doute plus que moi sur certains sujets. Il faut arriver à leur proposer au moins un film qu’ils n’ont pas encore vu. Pour les plus jeunes qui ont une expérience cinéphile moins forte, c’est important de présenter des classiques, des films qui ont un intérêt historique ou esthétique reconnu. Et puis, il y a aussi les spectateurs occasionnels, qui vont venir pour un ou deux films particuliers, ou pour l’invité. L’idéal est de construire une programmation susceptible de piquer la curiosité de chacun. Je crois que ça fonctionne assez bien. Nous avons beaucoup de spectateurs fidèles. Même si, après les confinements, c’est une peu moins visible, à un moment s’était construit un esprit communautaire, les gens se côtoyaient, discutaient entre eux. Certains viennent pour cette ambiance-là.

Indépendamment des questions économiques, la Municipalité se réserve-t-elle un droit de regard ou de validation sur la programmation ?

Agnès : J’ai travaillé avec plusieurs adjoints à la culture, aucun ne s’est jamais immiscé dans la programmation de la Cinémathèque. Il y a bien sûr des échanges mais en ce qui concerne le choix des films présentés nous avons toujours été totalement indépendantes.

L’activité de la Cinémathèque nécessite une organisation logistique et administrative dont les spectateurs n’ont pas forcément conscience. Qui fait quoi dans l’équipe ?

Agnès : Ce n’est pas hyper cloisonné. En général, je m’occupe de la programmation. Je cherche les films, négocie avec les distributeurs, cherche les invités, monte les partenariats. Tout ça en concertation avec Elsa.

Corinne : Ensuite, je prends le relais sur la partie financière, les bons de commandes, le transport des films, le suivi. Et aussi le contrôle de la compatibilité et des copies avec le matériel de diffusion des Studio.

Elsa : De mon côté, je m’occupe plus particulièrement des séances jeune-public et de Planète Satourne. Et également de la communication, du site internet, des réseaux sociaux, des relations avec la presse. Quant au catalogue, nous le faisons ensemble avec Agnès.

Quel est votre meilleur souvenir de la Cinémathèque ?

Agnès : C’est difficile d’en isoler un, il y en a beaucoup. Souvent ce qui me plait le plus, c’est d’arriver à trouver un film que nous avons très envie de présenter mais qui est difficilement accessible. Il faut faire tout un travail de recherche, trouver des informations, échanger avec les distributeurs ou les cinémathèques. Et aussi, parfois, faire les sous-titres. Quand nous arrivons après tout ça à projeter le film, c’est vraiment satisfaisant.

Corinne : Mon meilleur souvenir, c’est un film : La chair et le diable. Un film muet, projeté sans aucun son. J’ai adoré.

Elsa : Pour moi, c’est la venue de Gian Luca Farinelli, le directeur de la Cinémathèque de Bologne, qui avait présenté des images d’archives de paysannes, tournées en Italie en 1915. Ça m’avait transportée. En général, ce sont surtout les rencontres qui m’ont le plus marquées. Avec Arnaud Depleschin ou Jacques Rozier, par exemple.

Agnès : Pierre Étaix, c’était une belle histoire. Lorsque Le grand amour, qui a été tourné à Tours, est ressorti nous voulions absolument le faire venir. C’était au mois de juillet et les Studio, avec lesquels nous étions partenaire, craignait qu’il n’y ait pas grand monde. Nous avons insisté pour avoir le film et pour le projeter dans une grande salle. Nous avons invité Pierre Étaix, sommes allés le chercher à la gare avec une voiture du même modèle que celle du film. Et il a joué le jeu. Nous avons fait une photo comme dans la scène où il saute par-dessus la portière, au bout de la rue de Bordeaux. Bien sûr, il était un peu moins souple qu’avant mais c’était vraiment un beau moment. Et, au final, la salle était pleine à craquer.

Corinne : Les meilleurs souvenirs, en fait, ce sont les séances où nous avons fait salle comble.

 

* sur l'histoire de la Cinémathèque de Tours, nos lecteurs peuvent se reporter à l'article d'Agnès Torrens "La Cinémathèque, l'Association Henri Langlois et les Studio : Qui est qui ? Qui fait quoi ?" paru dans le n°60 du Cinéfil (février 2020) et consultable sur ce même site.

Entretien réalisé par Olivier Pion

Cinéfil n°66 - Mars 2022

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