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Lire le cinéma : Youssef Chahine l’Alexandrin

Dans le contexte de la récente projection de Gare Centrale par l’association Henri Langlois une petite visite s’est imposée à la bibliothèque des Studio pour y retrouver un ancien numéro de la revue CinémAction (éditions du Cerf -1985) dirigée par Guy Hennebelle, intitulé Youssef Chahine l’Alexandrin.

Contemporain de la sortie de la coproduction franco-égyptienne Adieu Bonaparte ce numéro est constitué d’une série de critiques et de récits consacrés à ce conteur anticonformiste.

Certes plusieurs textes déplorent la reconnaissance tardive de Chahine mais on découvre qu’en 1985 Gare Centrale ou Alexandrie pourquoi ? avaient déjà été diffusés à la télévision française. Et aujourd’hui ?

Au gré des articles est soulignée l’énergie - parfois accompagnée d’une relative désinvolture formelle – de Chahine, homme d’Alexandrie, d’un monde ouvert à des influences culturelles extrêmement variées.  Alexandrie, la ville ayant accueilli pour la première fois en Égypte la caméra des frères Lumière.

Fils d’un père de confession grecque melkite et d’une mère originaire de Grèce, de confession orthodoxe, Youssef Chahine devint le phare du cinéma égyptien.

Sa filmographie est décrite par les divers intervenants à la fois comme riche de grands opus et de mélodrames kitsch. Elle est analysée de manière très libre, sans grandiloquence, un peu à la manière dont il envisageait lui-même son travail. On découvre de quelle manière ses différents projets ont été reçus par une critique élogieuse ou parfois cruelle.

Puis Chahine parle à son tour de ses films.  Lucide il décrit certains comme de peu d’intérêt, il en parle comme de ses « infâmes ratatouilles ».

Le souvenir de certains autres lui est douloureux. Ainsi, étonnamment, Gare Centrale (1958) - pourtant son œuvre culte - dont le mauvais accueil en Égypte le conduisit à une dépression, sa « période noire ».

Présenté en sélections officielle lors du festival de Cannes 1952 Le Fils du Nil y passera inaperçu retardant la reconnaissance occidentale (donc internationale) de Chahine.

La revue s’attarde ensuite sur deux films, plus autobiographiques, Alexandrie pourquoi ? (1978) et La Mémoire (1982).

Alexandrie pourquoi ? retrace la jeunesse d’un adolescent arabe qui a choisi (ou croit avoir choisi) l’Occident, baigné dans un rêve obsessionnel d’Amérique.  Le film est présenté ici comme développant une esthétique du melting pot sans logique narrative, dans une forme de désinvolture par rapport à la vraisemblance.

La Mémoire décrit le combat entre le vieil homme d’aujourd’hui et l’enfant d’autrefois. L’omniprésence de la mort baigne le film. Dans ce film Chahine relatera sa rencontre à Moscou avec un « gros monsieur fumant le cigare », Henri Langlois.

La censure et son dépassement

Chahine n’était jamais tout-à-fait là où on l’attendait, jouant avec les codes du cinéma occidental, qu’il semble pourtant considérer comme les plus efficaces pour consolider son propos. Il s’amusera ensuite à les déconstruire avec gourmandise, entrelaçant digressions et fausses pistes.

La critique sociale étant présente dès ses premiers films, c’est sur le registre de la censure et de son dépassement que s’organisera l’œuvre de Chahine. En 1968 il tourne – et détourne – une coproduction soviético-égyptienne Un jour le Nil, film de commande. Interdit par la censure des deux pays, le film devra être réécrit et retourné en partie par Chahine. Celui-ci parviendra par la suite à transmettre au début des années 70 une copie du film initial à Henri Langlois. Grâce à un nouveau tirage cette version originale ressortira 25 ans plus tard. En revanche, Le Moineau (1972) qui dénonçait la bureaucratie nassérienne, n’échappera pas à la censure. Ailleurs Chahine se décrit dans une autoanalyse débridée comme assez « pute » (sic) connaissant suffisamment son métier pour savoir qui est au pouvoir et comment procéder.

Homme-orchestre du cinéma égyptien Chahine s’attaque à tous les genres. Comme pour cette tradition du film musical à l’égyptienne qu’il se réappropriera tout au long de sa carrière. Dès ses débuts dans les années 50 avec son premier film Papa Amine (1950), transgressant le genre, avec son premier vrai film musical La Dame du Train (1951) ou les romances Adieu mon amour (1957) et C’est toi mon amour (1957) mettant en scène la star Farid el-Atrache. Il est rappelé qu’étant jeune, Youssef Chahine était indifférent au cinéma égyptien, ses idoles s’appelant Esther William et Fred Astaire. Par la suite, dans Le Sixième Jour (sorti l’année suivante de ce CinémAction), Chahine formé techniquement aux états-Unis, réalisera de manière assez virtuose une séquence hommage aux comédies musicales américaines, singulièrement en référence au film de Vincente Minnelli Le Pirate. Il dédiera d’ailleurs Le Sixième Jour à Gene Kelly.

Le plus désinvolte des patriotes

Un certain nombre de textes sont consacrés à Adieu Bonaparte fresque historique non-manichéenne traitée de manière quasiment intimiste. Chahine voulait faire la preuve ici que les confrontations pouvaient finalement constituer des facteurs de progrès. Cette épopée bonapartiste où tueurs et savants cohabitaient induira selon lui la renaissance d’une conscience et d’un passé égyptiens, d’un passé qui n’appartiendra plus aux seuls Égyptiens mais à toute l’humanité. CinémAction propose des extraits de l’amusant et instructif journal de bord d’un diplomate français en poste au Caire recruté comme figurant dans ce film. Les petites histoires de cinéma côtoyant la grande.

Voici une petite revue qui mérite le détour, dédiée au cinéma égyptien et singulièrement à l’œuvre de Youssef Chahine alias « Jo » décrit comme le plus désinvolte des patriotes, sa filmographie généreuse inscrite dans l’histoire égyptienne exprimant comme le dit l’un des auteurs la tolérance et la pratique démocratique dans une société arabe déchirée par un tissu de contradictions.

Ce CinémAction de 1985, numéro sympathiquement vintage, nous a donné envie de revenir plus souvent dans la discrète et éclairante bibliothèque des Studio pour y dénicher et relire des ouvrages de cinéma.

À bientôt donc.

Philippe Lafleure

Cinéfil n°66 - Mars 2022

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