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Montagne en scène : face à l’exploit

Fin janvier, le Cinéloire de Tours Nord proposait Montagne en scène, festival itinérant dont la tournée européenne a débuté en novembre dernier. L’occasion de découvrir des films à mi-chemin entre clips et documentaires qui donnent la part belle à l’exploit sportif et ses imprévus.

Le jeudi 27 janvier 2022 a eu lieu Montagne en scène, au Cinéloire, à Tours Nord. Festival itinérant, il a commencé sa tournée européenne le 15 novembre 2021. Fondé en 2013, il se tient deux fois par an, une fois en été, une autre en hiver, et présente des films "de montagne", non pas des films de fiction dont l'histoire se déroule dans des paysages escarpés, mais des moyens et des courts métrages mettant en avant des exploits sportifs, particulièrement en ski, en escalade ou en alpinisme, généralement dans ses versions les plus extrêmes...

Genre cinématographique né d'internet et du développement des plateformes de partage de vidéos, les films de sportifs de l'extrême, de "freeriders", sont réalisés sous la forme d'un vlog (sorte de journal intime filmé). Dans chacun d'eux, le protagoniste a un objectif, son "projet", et on le suit au jour le jour dans sa préparation, aussi bien physique que matérielle, la mise en place de son équipe, ses réussites, ses échecs, des scènes de vie quotidienne, et, enfin, la réalisation du projet. Le tout est monté de manière non linéaire, avec des allers-retours entre la préparation et l'exploit, parfois entrecoupés de témoignages de membres de la famille, d'amis ou de concurrents. Il faut ajouter que le sportif commente le plus souvent lui-même son action, soit en direct, soit en voix-off.

En immersion dans le projet

Chaque film est un film d'aventure sans scénario, sans effets spéciaux, laissant une grande place à l'imprévu. Si tout se passe bien, tant mieux pour le sportif, mais si tout ne fonctionne pas comme prévu, tant mieux pour nous, car ce que nous aimons, en tant que spectateurs, ce sont les moments difficiles, de "galère", car nous voulons voir comment les sportifs vont s'en sortir. L'adversité peut tourner au drame et cela n'est pas caché, jusqu'à montrer les moments à l'hôpital et la perfusion d'un sportif grièvement blessé.

Partant avec du matériel léger, les réalisateurs ne sont armés que d'une caméra au poing, les sportifs portant sur eux des "sportcams", c'est-à-dire des petites caméras de sport fixées sur le casque ou le plastron, et les vues aériennes sont réalisées par un drone. C'est ainsi que nous sommes en immersion dans le projet, au plus proche du sportif, mais aussi avec de belles images de la nature : les roches enneigées, les cascades glacées... et un véritable travail esthétique. Ces réalisations sont donc, non seulement un éloge de la pratique sportive, mais un appel à la liberté et au respect de l'écologie. On n'évitera cependant pas les moments "émotion", généralement à la fin du film, durant laquelle le sportif explique face caméra ce que le projet lui a apporté et comment il l'a vécu, accompagné de la sempiternelle musique au piano...

Cette soirée du 27 janvier s'est déroulée en deux parties, avec un entracte. La première partie présentait le film La Liste : everything or nothing, de Sherpas Cinemas, montrant le projet du skieur extrême suisse Jérémie Heitz et son acolyte Sam Anthamatten dévaler les pentes des sommets de plus de 6000 m au Pérou et au Pakistan. Le Pakistan montré est celui que l'on n'a pas l'habitude de voir, celui de la haute montagne et des neiges éternelles. Sensationnel sans jamais être sensationnaliste, le film montre une belle aventure humaine et une forte histoire d'amitié, sublimé par des paysages époustouflants bien servis par les effets de caméra, les cadrages. Le projet, et donc le tournage du film, ont été interrompus par la pandémie de Covid-19, mais il est appréciable que le film n'ait pas cherché à le cacher. On voit les masques apparaître sur les visages au milieu du film, alors que les protagonistes sont en Suisse, en attendant que la frontière rouvre pour la poursuite du projet.

S'en est suivie une sélection de trois (très) courts métrages vainqueurs du concours Line of the year. Les films candidats ont été présentés sur internet et c'est le public qui a voté pour ses films préférés. Ces films sont spectaculaires, mais sont davantage des exploits sportifs filmés que des films de cinéma.

Le meilleur film de la soirée

Après l'entracte, présentation d'un segment du projet Pretty strong, une série de films qui montrent des femmes sportives, engagées. C'est ici la section Mexico qui était présentée. Donc Pretty Strong (Mexico segment), de Colette Mc Inerney, court métrage de 16 minutes, montre des jeunes femmes mexicaines pratiquant l'escalade à la suite de la grimpeuse Fernanda Rodriguez, montant inexorablement les falaises du cañon d'El Salto jusqu'à réussir à passer la prise qui leur résistait auparavant. Au-delà de l'escalade, ce film présente des jeunes femmes pleines d'abnégation, qui veulent s'en sortir, prouver ce dont elles sont capables, dans un contexte où la domination masculine est très forte. Magnifiquement filmé, avec des angles de vue acrobatiques, Pretty Strong (Mexico segment) fut, pour moi, le meilleur film de la soirée.

The Traverse, film de 33 minutes réalisé par Ben Tibbetts et Jake Holland, met en scène la championne de ski-alpinisme française Valentine Fabre et la traileuse américaine Hillary Gerardi tentant d'établir le record féminin de traversée de la "Haute Route", entre Chamonix et Zermatt, un trajet de 107 km avec 8000 m de dénivelé positif. Le film montre leur préparation, leur motivation, le dépassement de soi, et ne cache ni les difficultés ni les défaillances de chacune des championnes, jusqu'à la joie suprême de la réussite du projet. The Traverse est un film bouleversant, jamais larmoyant, alors que ce projet part d'un drame, le décès accidentel du mari de Valentine Fabre, le champion de ski-alpinisme Laurent Fabre, détenteur du record de la traversée. Il met bien en avant la solidarité et la sororité de deux dames qui appartiennent pourtant à deux générations et nationalités différentes, et qui ne se connaissaient pas quelques jours auparavant.

Le Diamant des Alpes, film de 39 minutes, réalisé par Sébastien Montaz-Rosset, un des organisateurs du festival Montagne en Scène, montre Vivian Bruchez, Mathieu Navillod et le réalisateur lui-même partir de Chamonix avec de vieux vélos afin de grimper les Alpes jusqu'au Diamant des Alpes, dans le but d'en descendre la meilleure ligne. À mon sens, c'était le moins réussi de la sélection. Il ressemblait davantage à un "film de potes" qui ont voulu se lancer dans une parodie de film "freeride". Ils montrent leurs délires, mais nous ne nous sentons pas vraiment invités, notamment lors de leur imitation des skieurs des années 80... Le film n'évite pas les moments d'émotion gênants comme le témoignage "face cam" (en face de la caméra) à la fin, surligné d'une musique larmoyante. D'ailleurs, plusieurs spectateurs ont quitté la salle avant même la fin de la projection. Il est, par conséquent, dommage que le festival se soit terminé sur ce film.

Ce fut une soirée intéressante, donc, avec globalement de beaux films, des belles images. Nous pourrons regretter néanmoins les problèmes de son qui ont gâché le début de la soirée et la lumière qui se rallume avant même la fin du film, mais, surtout, le manque d'éducation de quelques spectateurs qui préfèrent regarder leur écran de téléphone plutôt que celui de la salle, gênant les autres spectateurs avec la "lumière bleue", et ceux qui commentent le film tout haut, voire qui discutent de complètement autre chose.

Donatien Mazany

Cinéfil n°66 - Mars 2022

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