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Brève histoire du cinéma hongrois

        L'histoire nous apprend que le cinéma s'exporta dans le monde entier très tôt après son invention comme si l'appareil des frères Lumière répondait à une nécessité universelle. En Hongrie, la première séance de cinéma eut lieu dans un ancien magasin de chapeaux, à Budapest le 13 juin 1896. Elle était due à l'initiative d'un marchand de tableau appelé Arnold Sziklaï qui, en visite à Paris début 1896, avait assisté à une projection des films '' Lumière'' sur les grands boulevards. Il fut si enthousiasmé par ce spectacle qu'il voulu à tout prix ramener chez lui un appareil de projection, ce que refusa Louis Lumière, mais qu'il se fit confectionner par un artisan de Lyon nommé Manoussen. Cette première ''salle'' de cinéma fut très vite concurrencée par un grand café de Budapest, le Velence, qui faisait tourner des petits films pris sur le vif par quelques salariés (restés inconnus à ce jour) pour les projeter en boucle à ses clients. Le succès aidant, naissait en 1898, soit 2 ans après l'importation du cinéma, la Projectograph, 1ère société de production cinématographique hongroise. Ses fondateurs en étaient Mor Ungerleilern le directeur du Velence et Jozsef Neumann, un homme d'affaire.


        De ces premières productions existent encore : Un maniaque des échecs tourné par un nommé Endre Nagy (1898) et des copies de films tournés entre 1901 et 1912 tel que : La danse de Béla Zsitkovski (1901), Les sœurs de Ödön Uher (1905) et Aujourd'hui et demain de Mihaly Kertész (1912). Ce dernier émigra aux Etats Unis en 1926 après des détours par l' Autriche et l'Allemagne et fit une brillante carrière à Hollywood sous le nom de Michael Curtiz. Mais avant cela, dans son pays natal, il réalisa 38 films pendant ses 8 années d'activité, pour la plupart dans les studios de la Hunnia crées en 1911 par Miklos Faludi et Sandor Korda, autre émigré célèbre qui s'expatria en Grande Bretagne en 1931 et sous le nom d'Alexander Korda devint un réalisateur et un producteur essentiel dans le cinéma britannique des années 30 et 40.

        Le cinéma hongrois des années 1910, comme la plupart des productions des pays de l'est, connaîtra un très grand engouement populaire. Mais les scénarios tournés restaient essentiellement des adaptations de romans ou de pièce de théâtre et il faudra attendre l'après guerre pour que les cinéastes s'émancipent vraiment de la littérature et de la scène. A partir de 1919, c'est à dire après l'établissement de la République des Conseils par Bela Kun, le cinéma hongrois va suivre une évolution saccadée, ponctuée de périodes fastes et de mises en sommeil en fonction des différents régimes politiques qui dirigeront le pays jusqu'aux années 2000. S'il fallait démontrer les conséquences d'un régime politique sur la valeur de son cinéma, la Hongrie en constituerait l'exemple parfait tant l'indépendance ou la dépendance de ses cinéastes vis à vis du pouvoir constitua le facteur primordial de leur créativité et de la qualité artistique des œuvres produites.

 

        La première période faste ne durera que 133 jours, du début 1919 jusqu'à l'invasion roumaine de juillet. Elle permis cependant la production de 31 films (soit 5 films par mois) car toute l'industrie cinématographique, alors ''nationalisée'', fut placée sous la direction d'un Directoire d'une dizaine de personnalités dont Sandor Korda, Laszlo Vajda ou Aristodi Olt, qui deviendra lui aussi célèbre à Hollywood, sous le nom de Bela Lugosi. Le dynamisme de cette équipe resta un exemple. Vint ''la terreur blanche'' (règne fasciste de Miklos Horthy, Régent), qui dura globalement jusqu'en 1931, et qui peu soucieuse de création artistique, n'engendrera qu'un cinéma de piètre qualité. En effet, les meilleurs metteurs en scène (Kertesz, Korda, Benedek, De Toth, Pal, Fejos...), acteurs ( Peter Lorre, Bela Lugosi) et auteurs (Emeric Pressburger) quittèrent alors le pays, la plupart pour une première étape en Autriche et en Allemagne. Il y aura bien une timide reprise en 1931, à l'arrivée du parlant, mais il faudra attendre la fin de la guerre 39/45 pour retrouver une véritable renaissance du cinéma ; la production locale avait toutefois un peu reprit en 1944 pour approvisionner les salles et pallier aux absences des productions européennes et américaines.

        La république de Hongrie est proclamée en 1949 par les communistes et l'industrie cinématographique est une fois encore nationalisée (dès 1948). On sait l'importance accordée au cinéma par les régimes marxistes qui, selon les idées émises en leur temps par Lénine et Trotsky, voyaient en cet art un moyen essentiel pour toucher les peuples, non pas pour des raisons artistiques mais plus prosaïquement à des fins de propagande. En Hongrie, comme dans d'autres pays de l'est (Pologne, Tchécoslovaquie, Allemagne de l'Est) il va donc être crée une grande école d'état : l'Ecole supérieure de Théâtre et de cinéma, permettant l'éclosion d'artistes quiémergeront dans les années 60 et marqueront l'histoire du cinéma mondial.

        C'est encore une fois pendant une période de libéralisme, à partir des années 50 sous la Présidence du conseil de Matyas Rakosi. que vont se faire connaître dans les festivals européens quelques cinéastes de grand talent comme Zoltan Fabri, qui tournera Quatorze vies en danger (1954), Un petit carrousel de Fête et Professeur Hannibal (1956), Karoly Makk pour Liliomfi (1955) ou Felix Mariassy qui réalise Printemps à Budapest (1955). Mais ce renouveau va, une fois de plus, être brutalement stoppé en 1956 avec l'intervention sanglante de l'armée rouge soviétique venue mettre fin à ce régime jugé trop ''libéral''.

        La reprise se fera 3 ans plus tard, en 1959, avec la création du studio Bela Balazs d'où va émerger une nouvelle génération de cinéastes. Ces jeunes amoureux de cinéma vont pouvoir s'y abriter et s'exprimer, bien sur sous l'œil des ''commissaires politiques'', en utilisant des moyens techniques nouveaux venus de l'ouest : caméra légère, pellicule de grande sensibilité, projecteurs moins lourds, qui seront les facteurs déterminants de l'éclosion des ''Nouvelles vagues''. Ces outils vont en effet permettre de s'affranchir des tournages en studio ce qui donnera aux jeunes réalisateurs une beaucoup plus grande liberté de création. C'est dans ce contexte que va naître la grande école documentaire hongroise qui sera remarquée dans les nombreux festivals internationaux. On appellera cette production de courts et longs métrages les Documentaires-Fictions.

        En 1963, après l'amnistie générale décrétée par le gouvernement, le cinéma hongrois va vraiment conquérir une place à part dans la production des pays de l'est et se faire réellement reconnaître en Europe, et pour moindre part, aux Etats Unis.
Même si la distribution des films hors du pays reste encore confidentielle, leurs présentations dans les festivals vont contribuer à faire connaître de véritables auteurs avec des films remarquables dont certains connaîtront des succès internationaux. Citons entres autres : Remous de Istvan Gall en 1963, Les Intraitables de Andras Kovacs en 1964, Les Sans-Espoirs de Jancso et Jours glacés de Kovacs en 1966, Dix mille soleils de Ferenc Kosa en 1967, Silence et cri de Jancso en 1968, Les Faucons de Istvan Gall en 1970, Jeunesse dorée de Janos Rosza en 1974, Adoption de Marta Meszaros, en 1975, L'éducation de Vera de Pal Gabor en 1978, etc.
        Trois figures dominent alors le cinéma hongrois : Miklos Jancso qui reste l'un des plus grands styliste du cinéma, Andras Kovacs, très soucieux de modernité et Ferenc Kosa qui fut un analyste pertinent de l'histoire de son pays.

        Les années 80 seront moins innovantes. Jancso par exemple, victime de son propre système, revient à des mises en scènes plus classiques et le système de co-production avec d'autres pays européens, qui sera privilégié au détriment des productions locales, ne favorisera pas vraiment l'expérimentation et l'inventivité. Pourtant quelques cinéastes trouvent encore le chemin des distributions européennes : Istvan Szabo : Méphisto en 1981 et Colonel Redl en1985 ou Zsolt Kezdi-Kovacs : Les cris en 1988.

        L'après communisme, à partir de 1989, va de nouveau laisser apparaître quelques cinéastes remarquables comme Bela Tarr : Satantango de 1994 et Les harmonies Werckmeister de 2000, Peter Gothar : La dernière frontière de 1995 , Attila Jamish : Ombres sur la neige de 1991 et Longs Crépuscules de 1997 ou György Feher : Twilling de 1990 et Passion de 1998. Comme ailleurs, les problèmes qu'ils vont rencontrer ne seront plus de nature politique mais de nature économique, les projets ne trouvant plus de soutiens dans les systèmes nationaux mais, selon les lois du commerce, auprès des producteurs français, allemands ou anglais !

        Indépendamment des qualités esthétiques propres à chacun de ses créateurs, le cinéma hongrois, surtout à partir des années 60, a fait preuve d'une véritable originalité résultant de 2 critères essentiels. Le premier est l'utilisation récurrente de thèmes s'appuyant sur l'histoire tumultueuse du pays, de la lutte contre les turcs et les Habsbourg au XVIIème siècle à l'insurrection de 1956. Le second repose sur la maîtrise technique dont a su faire preuve les élèves de l'école de Budapest utilisant avec maestria les procédés issus du cinéma-vérité en les arrimant à la réalité sociale du temps : pénurie de logements, statuts des minorités, place de la femme dans la société, conflit des générations...Il est significatif que cette école hongroise ait produit quelques-uns des meilleurs chefs-opérateurs mondiaux tels que : Sandor Sara, Judit Elek, Pal Zolnay, Imre Gyöngössy, Pal Schiffer, Istvan Darday, Lilia Gyamarthy

        Citons Itsvan Szabo : « Le cinéma hongrois s'est créé , au cours de longues années, un style. Ce n'était pas la réalité, mais plutôt sa copie, et ses arrière plans n'étaient pas non plus réels. Un système spécial, une stylisation particulière de la chambre, des murs, des menus objets s'est formé peu à peu dans le cinéma hongrois. Il faut y ajouter encore la stylisation des costumes et du langage parlé. Et aussi passionnant que le sujet puisse être, en cours de tournage, tout se ''stylise'' et la pensée même se fige. C'est à mes yeux un problème essentiel. » (Cinéma 66 N° 109).

Alain Jacques Bonnet

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