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Vincente Minnelli, Maître du mélodrame hollywoodien

      Les stéréotypes de l'histoire du cinéma recensent Vincente Minnelli comme l'un des grands réalisateurs de comédies musicales. C'est évidemment exact quand on mesure son rôle primordial dans ce genre cinématographique profondément américain mais c'est aussi réducteur lorsqu'il s'agit de le mesurer aux grands maîtres d'Hollywood.

      Bien sûr, dans le cadre de la comédie, il créa un univers personnel dans lequel il inscrivit toute une succession d'intrigues, mettant en scène le spectacle même du monde artistique ainsi qu'une galerie de personnages, acteurs de ce milieu, qui pratiquaient la danse, le burlesque, la comédie, la musique ou la chanson. Tout cela constitue la richesse de ses comédies musicales. Mais contraint d'aborder d'autres ''genres'', comme la majorité des cinéastes américains, il transposa de façon remarquable les constituants de cet univers dans un autre domaine tout aussi populaire : le mélodrame. En ce sens il est à classer auprès de Borzage, Capra, Stahl, Cukor, Sirk, ou Vidor.

      Onze de ses films, dans une filmographie qui en compte trente cinq, ressortissent directement ou indirectement du mélodrame, de Lame de fond en 1946 au Chevalier des sables en 1965. La proportion révèle, non une contrainte artistique mais, au contraire, une affinité certaine avec un genre cinématographique dans lequel il sut exprimer d'une autre façon son monde personnel. Minnelli disait : « Tout au long de ma carrière, j'ai essayé de trouver les moyens d'adapter à l'écran le procédé littéraire de l'introspection ou de traduire des fantasmes. Les conventions de l'époque ne me permettant pas ce procédé, ces pensées intimes devaient être traduites par le biais de l'imaginaire ».

      Comédies musicales, comédies tout court et mélodrames lui fourniront une pâte unique dans laquelle il va transposer cet imaginaire.

      C'est donc dans une parfaite symétrie que vont se refléter dans le mélodrame les caractéristiques fondamentales de sa mise en scène de comédies musicales. On va retrouver, en version dramatique, le raffinement, le maniérisme, la fluidité et cette constante recherche d'un merveilleux unique, vecteur du rêve, mais toujours intime de la personnalité des protagonistes, que ce soit dans la danse ou dans la destinée tragique : Madame Bovary, Thé et sympathie, Comme un torrent, Les Quatre cavaliers de l'Apocalypse...

      « J'aime le réalisme dans tous les films» aimait-il répéter. Mais de quel réalisme parlait-il ? Car on chercherait en vain dans son oeuvre le ''réel réalisme'' comme disait Jean-Loup Bourget. Mais c'est sans aucun doute à la vérité psychologique de ses personnages qu'il faisait allusion, tant il sut transposer dans les décors et les couleurs de ses films les données fondamentales des mondes mentaux dans lesquels ils se déroulaient. En effet, le réalisme psychologique passe chez Minnelli par le filtre de la représentation mentale, interaction entre rêve et réalité, réel et artifice : Les ensorcelés, La toile d'araignée, La Vie passionnée de Vincent Van Gogh...

      La couleur est un des vecteurs essentiels de la mise en scène de ses univers mentaux. La palette utilisée, d'une très grande richesse de signes, définit les personnages bien plus sûrement que les dialogues et plus subtilement que les actions. Elle devient émotive, tout aussi irréaliste que dans la comédie musicale et crée un lien stylistique direct avec les événements du film. Reflets des rouges et des verts, luminosité ou grisaille, ce sont les composantes des milieux où vivent les hommes et les femmes qui s'affrontent ou qui s'aiment : La Toile d'araignée, Celui par qui le scandale arrive, Le chevalier des sables...

      Les signes subconscients apparaissent régulièrement dans le décor : chiens, fusils, trophées de chasse (Celui par qui le scandale arrive) les chenets du patriarche argentin (Les Quatre cavaliers de l'Apocalypse) les cheveux défaits de la femme libérée (Comme un torrent) ... Ne soyons pas plus surpris de la présence quasi constante des miroirs !

      « Il s'agit d'être attentif aux choses dont les gens s'entourent, aux objets qu'ils utilisent...Tout cet environnement complexe explique en quelques sorte les personnages. Personne n'est isolé comme sur une île déserte » V.M.

      Le réalisme de Minnelli ? C'est seulement la transposition des ambitions et des désirs des personnages, aussi fantasques soient-ils, dans des mondes professionnels qu'il connaît parfaitement. Que ce soit Hollywood dans Les Ensorcelés (référence précise à Val Lewton, un de ces producteurs avides de gloire et de pouvoir comme la cité du cinéma en connut tant) où la peinture des mœurs est très ''vraie'', la psychanalyse et la psychiatrie dans La Toile d'araignée, un film qu'on dirait aujourd'hui ''choral'' et qui souligne la valeur de la médiation entre les êtres humains, la petite ville de Comme un torrent qui va abriter la dérive de ''losers'' ne pouvant échapper à leurs pulsions, ou le monde du cinéma des années 60 dans Quinze jours ailleurs.

      Mais le facteur dramatique premier sur lequel Minnelli prend appui pour bâtir son univers est la relation primordiale, vitale, qu'il entretient, par le biais de ses personnages, avec la création artistique, seule valeur qui semble valoir la peine de poursuivre l'existence. Bien sûr le meilleur exemple venant à l'esprit est La Vie passionnée de Vincent Van Gogh, film dans lequel Kirk Douglas campe un Van Gogh hallucinant et Anthony Quinn un Gauguin tout aussi poignant. La façon qu'ont ces hommes de soumettre leur vie à la souffrance qu'engendre la création, d'accepter sa nécessité vitale, est décrite avec une telle force que peu d'autres films ont su en restituer la puissance. On touche là à une constante majeure de tous les créateurs, Minnelli compris bien évidemment. L'artiste, le poète, est d'ailleurs présent dans tous ses films : le frère assassiné de Lame de fond, le premier mari de Deborah Kerr, un ''être féminin'' dans Thé et sympathie, le romancier raté de Comme un torrent, la femme sculpteur du Chevalier des sables, l'enfant timoré de Celui par qui le scandale arrive, etc.

      « Fondamentalement, je travaille pour m'exprimer, pour me plaire à moi-même ! Mais je suis difficilement satisfait... Je ne suis pas un artiste au sens ''classique'' du mot. Je ne suis même pas sûr que filmer soit un art... » (V.M.)

      Seraient-ce les affres de la vie créatrice ?

Alain Jacques Bonnet

Lire : Tous en scène, Vincente Minnelli, J.C. Lattes,1981
Le mélodrame hollywoodien, Jean-Loup Bourget, Stock, 1985

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